Kélanie Chapdelaine Lavoie a fondé son entreprise de semences Les jardins féconds de Kélanie il y a un an et demi, dans la municipalité de Frontenac. La semencière déplore la dépendance de la province aux semences étrangères, alors que des entreprises comme la sienne tentent de cultiver un patrimoine local.
Kélanie Chapdelaine Lavoie a fondé son entreprise de semences Les jardins féconds de Kélanie il y a un an et demi, dans la municipalité de Frontenac. La semencière déplore la dépendance de la province aux semences étrangères, alors que des entreprises comme la sienne tentent de cultiver un patrimoine local.

Souveraineté alimentaire: les semences, ces grandes oubliées

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Les éleveurs et maraîchers de la province occupent une place de choix sous les projecteurs lorsqu’on parle de souveraineté alimentaire. Mais ce qu’on oublie, clame la semencière estrienne Kélanie Chapdelaine Lavoie, ce sont les artisans d’ici qui permettent à des centaines de variétés de légumes de perdurer, mais qui peinent toujours à rivaliser avec les importations.  

Celle qui a lancé son entreprise Les jardins féconds de Kélanie, il y a un an et demi, ne peut s’empêcher de constater plusieurs failles dans le circuit actuel des semences, à commencer par la dépendance du Québec aux semences potagères importées. 

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« Il n’y a pas d’agriculteurs qui prennent leurs semences au Québec. On a quelques semenciers pour les jardiniers locaux, qui eux-mêmes doivent s’approvisionner ailleurs, parfois à l’extérieur de la province, et agir comme distributeur pour arriver à leur revenu. Dans les faits, on est loin d’être aussi autosuffisants qu’on le prétend », remarque-t-elle. 

Hugo Martorell, coordonnateur du programme québécois de l’Initiative de la famille Bauta sur la sécurité des semences au Canada par Sème l’avenir, fait un constat semblable. Le marché local des semences pour jardiniers ou amateurs, qui repose sur une vingtaine d’entreprises, connaît une certaine effervescence au Québec depuis quelque temps. Or, en ce qui concerne la filière maraîchère, très peu de producteurs s’approvisionnent ici. 

« Ils recherchent des variétés performantes pour leur système de production, soit très souvent les variétés hybrides, qui ont leurs avantages et leurs désavantages, rapporte M. Martorell. Ce sont des croisements avec lesquels on retrouve davantage de vigueur dans le plant, et qui donnent la possibilité d’insérer plus de résistance à différentes maladies. Les semences hybrides demandent une spécialisation et une certaine quantité de main-d’œuvre, alors beaucoup de compagnies qui font la vente de semences font appel à des pays du sud. Au Québec, on n’a pas vraiment la capacité de faire des hybrides. Peut-être dans 15 ou 20 ans. »

Plusieurs compagnies achètent aussi à des régions qui sont spécialisées dans certaines productions de semences en raison de leur climat, comme le Chili pour les piments ou l’Oregon pour la carotte, donne-t-il en exemple. 

Le marché local des semences pour jardiniers ou amateurs, qui repose sur une vingtaine d’entreprises, connaît une certaine effervescence au Québec depuis quelque temps. Or, en ce qui concerne la filière maraîchère, très peu de producteurs s’approvisionnent ici.

Et si... l’autosuffisance?

Supposons que demain matin, le Québec cesse toute importation. Peut-on toujours cultiver? « Certains pourraient avoir le réflexe de dire qu’on n’a qu’à semer les graines des légumes qu’on a déjà récoltés, explique Mme Chapdelaine Lavoie. Mais non, on ne peut pas faire ça de façon viable. Et il n’y a rien à faire avec les hybrides. On va avoir besoin de notre petit terroir de semences, et surtout du savoir derrière la conservation et la production de semences qui sont viables d’une génération à l’autre. » 

Comme le vulgarise M. Martorell, les semences hybrides ne sont pas conçues pour être reproduites, et leur instabilité réserve souvent de mauvaises surprises. « On a des caractéristiques des deux parents qui vont surgir dans les prochaines années. On peut les stabiliser, mais ça prendra sept ans. On ne serait pas prêts. » 

Selon M. Martorell, le Québec aurait le potentiel de se démarquer en ce qui a trait à certains types de semences à pollinisation libre, comme les cucurbitacées (concombre, courge), les crucifères (brocoli, chou, chou-fleur) et les solanacées (pomme de terre, tomate, piment). Mais beaucoup de chemin reste à faire pour ceux qui devront méticuleusement sélectionner ou entretenir ces variétés. 

Une étude de cas de son organisme, réalisée auprès de la Ferme Tournesol à Les Cèdres, qui produit à la fois légumes et semences, a permis de fixer un objectif réaliste de 15 % d’autonomie au Québec en matière de semences. Pourquoi ne peut-on pas rêver de plus? 

« C’est déjà un gros objectif. Il faut qu’on puisse cultiver la semence dans notre climat et qu’elle réponde aux exigences des producteurs. Ensuite, c’est une question de maturité de la filière. En plus, le problème, avec les cucurbitacées, c’est qu’on demande une grande distance d’isolation entre les variétés pour éviter les risques de pollinisation croisée. Une avenue très intéressante qu’on a trouvée est de dénicher différents producteurs qui pourront faire des semences par contrat pour des compagnies locales ou directement des maraîchers », répond l’expert, dont le travail consiste justement à tisser un maximum de liens entre les acteurs du domaine. Il encourage également jardiniers amateurs comme producteurs professionnels à participer au patrimoine de semences en conservant différentes variétés. Et si l’on est chef, pourquoi ne pas devenir ambassadeur d’une variété locale pour assurer sa survie?  

Pour Kélanie Chapdelaine Lavoie, qui collabore elle-même à des essais de nouvelles variétés, comme la carotte mauve, il faudrait tout d’abord que les semenciers du Québec reçoivent la reconnaissance et le soutien qui leur sont dus, particulièrement dans un contexte où les discours prônent de plus en plus l’achat local. 

« Ce devrait être un souci de communauté, tout comme la protection des sols, avance-t-elle. Si on prend l’autonomie alimentaire au sérieux, il va juste falloir complètement changer de système de culture. Les cultures actuelles veulent des hybrides parce qu’ils ne peuvent pas, avec des semences à pollinisation libre, savoir combien de choux vont entrer dans la boîte, s’ils seront tous pareils sur les tablettes, s’ils mûriront en même temps et s’ils seront faciles à mécaniser. »