Brigitte Perreault
Brigitte Perreault

Solidarité envers les plus vulnérables

Julien Renaud
Julien Renaud
Le Quotidien
CHRONIQUE / Le Québec se déconfine, secteur par secteur, depuis quelques mois déjà. Mais il est faux de dire que le Québec « est déconfiné ». Car on oublierait ainsi plusieurs personnes vulnérables qui, elles, limitent encore leurs contacts afin de protéger leur santé. Afin de se sauver la vie. Les a-t-on oubliées ? Plus ou moins, répondent-elles, habituées d’être en marge de la société, un peu laissées pour compte. Mais ce serait peut-être bien de penser à elles quand on a envie de retirer son masque ou de tourner les coins ronds dans le respect des mesures sanitaires. Voici trois témoignages qui en appellent à la solidarité.

«Pour protéger le monde comme nous»

Je joins Marie-Claude Gaudreault lundi matin. Au bout du fil, elle m’apparaît heureuse d’avoir l’occasion de s’exprimer sur la pandémie de COVID-19. Sa fille et elle sont vulnérables. Elles se sont isolées dès les premières consignes gouvernementales. Et c’est leur quotidien depuis.

Si je viens personnellement de sortir de la case des personnes à risque, avec un diagnostic plus précis de ma condition, Émilie Gaudreault Laforge, Marie-Claude Gaudreault (sa mère), Brigitte Perreault et Gabriel Vachon, eux, sont encore vulnérables. La première est atteinte du syndrome de déficience intellectuelle-retard de développement-contractures (ZC4 H 2) ; sa mère est immunosupprimée ; Mme Perreault vit avec un déficit moteur cérébral ; Gabriel a la fibrose kystique. J’ai décidé de prendre de leurs nouvelles.

Émilie Gaudreault Laforge

« Ce que je trouve le plus difficile, dit-elle d’entrée de jeu, c’est de voir des manifestations contre le port du masque. Ces gens-là ne comprennent pas ce qu’on vit. C’est pour protéger le monde comme ma fille, comme nous, qu’il faut porter le masque. Ils ne comprennent pas ça et c’est vraiment décourageant ! »

Les quelques concitoyens de Marie-Claude Gaudreault qui crient à la dictature ou au complot font en sorte que la mère de famille « ne truste pas assez le monde pour sortir ».

Elle ne veut pas se mettre en danger. Mais surtout, elle ne veut pas mettre en danger sa fille, Émilie, 21 ans.

C’est son conjoint, donc, qui s’occupe des commissions, qui travaille pour subvenir aux besoins de la famille et qui affronte la COVID-19. Chaque fois qu’il rentre de sa journée de travail chez Rio Tinto, « où les mesures sont sévères et bien appliquées », ou de l’épicerie, il enlève ses vêtements dans l’entrée et saute dans la douche. Il désinfecte son cellulaire, ses clés, son portefeuille et autres objets personnels. Et l’épicerie est encore lavée avec beaucoup d’attention.

Elle, elle demeure à la maison. Aussi, la famille a décidé de suspendre les services de la préposée qui vient laver Émilie, de même que les séjours de répit, préférant rester dans une bulle et contrôler toutes les variables.

Ce qui inquiète le plus Marie-Claude Gaudreault, c’est que le frère d’Émilie, Thomas, va bientôt retourner à l’école secondaire. Le sujet a été abordé en famille et le jeune tenait à aller en classe. Les parents seront vigilants, mais respectent le choix de leur garçon.

Émilie, elle, est « consciente que l’on fait attention pour son bien ».

Je demande à lui parler. Sa mère lui passe le téléphone.

Avec des réponses très succinctes, celle qui a gradué sans bal le printemps dernier me confirme qu’elle vit bien le confinement, qu’elle garde contact avec ses amis, qu’elle n’a pas trop peur et qu’elle a participé à quelques activités virtuelles d’un organisme jonquiérois. Et, oui, elle a hâte de retrouver une vie plus normale. Comme la majorité de la population.

« Il faut être fort mentalement », conclut sa mère, de retour au bout du fil.

Confrontés mais « au front »

J’ai déjà échangé avec Brigitte Perreault par le passé. Par écrit, car sa paralysie cérébrale rend difficile son articulation. Tout comme elle affecte sa capacité pulmonaire. L’intelligence de ses propos et de ses réflexions m’avait marqué. Je lui envoie donc un petit courriel pour prendre de ses nouvelles et l’inviter à raconter son confinement. Elle accepte aussitôt, avec enthousiasme. Il faut dire qu’elle aime bien être dans l’action.

Elle conclut son premier courriel ainsi : « Je suis toujours au front, à me battre. »

Quel est son nouveau combat ? Mme Perreault revendique la modernisation du Chèque emploi-service. Elle fait partie d’un groupe qui demande, entre autres, le défraiement des coûts de transport, des quarts de travail d’au minimum trois heures et la hausse du taux horaire des préposées à domicile, qui ont été incitées par le gouvernement à migrer vers des emplois plus alléchants, soutient-elle.

« On a habillé Jean en déshabillant Paul. Le gouvernement encourage de manière implicite l’exode des préposées à domicile pour les personnes handicapées. [...] Advenant une deuxième vague, que l’on craint plus virulente, qu’adviendra-t-il des bénéficiaires quand leurs préposées tomberont malades et que, faute de salaire adéquat, il n’y aura pas de relève ? Ferons-nous face à une tragédie semblable à celle qui a endeuillé les CHSLD ? »

Branchée sur l’actualité, elle a d’abord été rassurée par les conférences gouvernementales. « Jusqu’à ce que les décès en CHSLD du Québec excèdent l’horrible bilan de l’Italie. À partir de là, une grande tristesse m’a envahie. N’est-ce pas, entre autres, par la manière dont elles traitent ses aînés que se distinguent les mesures sociales adoptées par une société ? »

Sur le plan personnel, « hormis un aller-retour à l’hôtel lors de la visite de ma soeur en juillet, je suis demeurée chez moi depuis mars. [...] L’été se voit à l’habitude synonyme de quelques escapades au centre d’achat et sur la zone portuaire, alors que cette année, j’ai boudé ces endroits. Il va sans dire que le port du masque, auquel j’ai été initiée à la venue de ma soeur, me rebute quelque peu. Il faut sans cesse le repositionner et, dans ma situation, cela s’avère ardu. Dans ces conditions, j’ai préféré ne pas sortir jusqu’ici. »

Et les antimasques ? « Le message qu’ils envoient en est un, excusez-moi, de je-m’en-foutisme ou, à tout le moins, de déni de la réalité. Ils se désolidarisent des gens les plus vulnérables qui les entourent. Peut-être ont-ils l’impression d’être invincibles ? C’est une impression trop répandue qui animait plusieurs accidentés dont les séquelles traumatiques irréversibles les accompagneront tout au long de leur existence. »

Gabriel Vachon

Un éternel combat, comme sa maladie

Gabriel Vachon me répond après sa journée de travail, lundi. Oui, il a repris ses activités, professionnelles et sociales, tout en redoublant de prudence. Je suis surpris et lui demande de m’expliquer son choix.

Il répond : « C’est sûr qu’au niveau du travail, j’avais beaucoup d’inquiétudes. Je savais qu’il y avait des mesures en place, mais en même temps, je pense qu’il n’y a rien de parfait dans la vie. [...] C’était vraiment pour ma santé mentale. C’était important de retrouver une certaine vie normale. Quand tu enlèves à un sportif toutes les opportunités de faire du sport, à un moment donné, ça lui joue beaucoup dans la tête et c’est difficile de voir du positif. »

En raison de la faiblesse de son système immunitaire, il avait vite été retiré de son milieu de travail, en mars. Il est intervenant dans un centre d’hébergement. « Il y a des jeunes qui rentrent et qui sortent. Ma boss m’avait arrêté, disant qu’elle ne voulait pas m’exposer. C’était ben correct. J’ai fait trois mois et demi de confinement à la maison. »

Il n’y a pas que la sphère professionnelle de Gabriel qui a été affectée et mise sur pause. La famille, les amis, le sport, aussi. Trois composantes importantes de sa vie. « Je n’ai pas vu ma blonde pendant un mois et demi. Mes amis, non plus. Et moi, je suis une personne qui aime ça les rassemblements, qui aiment ça voir des gens. J’ai trouvé ça dur à ce niveau-là. Et pour les sports aussi », partage le jeune homme, qui sympathise avec les parents atteints de fibrose kystique, qui vivront l’angoisse de renvoyer leur enfant à l’école sous peu.

Oui, ses proches, « surtout ma mère et ma blonde », dit-il, étaient inquiets, lorsqu’il a repris le travail et ses activités. Gabriel aussi. À preuve, il tente de limiter les risques de contamination. « Plus on sera exposés, plus on est à risque, reconnaît-il. [...] Je fais attention aux gens que je fréquente, je me lave les mains très fréquemment et je me fais un calendrier avec les dates où mes proches vont à l’extérieur. [...] C’est une question de sécurité. Je fais vraiment attention. »

« Et les antimasques ? » Je touche une corde sensible. Gabriel soupire et répond : « Ça me fait capoter ! Moi, je suis une personne qui croit que le gouvernement fait ça pour les bonnes raisons. On voit les effets : il y a moins de cas au Québec. Ce n’est pas pour rien ; je pense que le masque aide vraiment. Pour ceux qui ne veulent pas le mettre, c’est correct, vous avez de la misère à respirer... Moi, j’ai de la misère à respirer même pas de masque. Imaginez-vous avec un masque ! Même si vous vous foutez de tout ce qui se passe, faites-le pour les autres ! Ma copine le fait pour moi, pour les autres. On ne veut rendre personne malade et on ne veut pas perdre quelqu’un. »

« Il faut toujours garder en arrière-plan que la COVID-19 est encore là. Et qu’elle est encore là pour longtemps. C’est un long combat. Moi, ma vie, c’est un éternel combat à cause de ma maladie. On va continuer d’avancer tous ensemble. »

J’ai envie de conclure cette chronique en adaptant un vieil adage. La liberté des uns s’arrête là où commence la vulnérabilité des autres.