Le manque de ressources à l’extérieur des institutions nuit au maintien de la bonne santé des personnes vivant avec un trouble de santé mentale selon Simon Pichette.

Six jours à l’urgence psychiatrique

Bipolaire, Simon Pichette vit des épisodes maniaques. Ce printemps, il s’est retrouvé sans psychiatre, comme près de 600 autres patients à Québec. Entre le 6 juillet et le 12 août, il a été hospitalisé trois fois en psychiatrie. La troisième fois, il est resté près d’une semaine à l’urgence psychiatrique du CHUL, faute de lits disponibles. Témoignage.

À seulement 27 ans, Simon Pichette parle de sa maladie avec ouverture, lucidité et humour. L’étudiant en travail social donne d’ailleurs depuis l’an dernier des conférences sur la bipolarité dans le cadre d’un cours de la technique, où sont abordés les différents troubles de santé mentale. Il est content, celle qu’il donnera cette année sera appuyée de «plein de belles photos».

«J’ai fait une belle manie cet été, et j’ai pris plein de photos symboliques avec mon nouveau téléphone», raconte-t-il en nous montrant une photo où on voit l’ombre de barreaux. L’image est coiffée d’une citation de Victor Hugo : «Celui qui ouvre une porte d’école ferme une porte de prison.»

«Apprendre au lieu d’enfermer. J’aime le lien avec la psychiatrie. Mieux comprendre sa maladie aide à mieux la vivre», nous expliquera-t-il plus tard.

Faire «trop»

Simon a reçu son diagnostic en 2013, à l’âge de 21 ans. Il avait rencontré une fille, qui l’avait quitté au bout d’un mois. Puis avait subi un pneumothorax, un deuxième, qui lui avait valu une opération au poumon. 

«Je ne pouvais pas travailler, pas étudier… Je faisais ma première dépression. Puis je me suis mis à aller mieux au début de l’été. Mais j’allais trop mieux. Je faisais une première manie.» Simon explique que ses manies se traduisent souvent par des dépenses excessives, des pensées accélérées, «de la diarrhée verbale». «Tout ce que je fais, je le fais trop», résume-t-il.

Le jeune homme a alors été hospitalisé à l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, où il a séjourné un mois et demi. «J’ai été mis sous garde, sous P -38. Je ne me croyais pas malade, et je refusais toute médication. C’est souvent comme ça quand on est en manie, on a l’impression que tout va super bien», dit celui qui reconnaît maintenant les signes de sa maladie et accepte le support médicamenteux.

Simon a vécu un deuxième et un troisième épisode maniaque en 2015 et en 2017, qui lui ont valu chacun trois semaines d’hospitalisation. Jusqu’au printemps, il était suivi par un psychiatre du CHUL qu’il «aimait beaucoup», mais qui a quitté le CIUSSS de la Capitale-Nationale pour aller pratiquer auprès des anciens combattants, précise-t-il. 

Le 6 juillet dernier, le jeune homme s’est rendu à l’urgence psychiatrique du CHUL, en proie à une nouvelle phase maniaque. «Comme je n’ai plus de psychiatre, il aurait fallu que j’aille voir mon médecin de famille pour ajuster mes prescriptions. Sauf que mon médecin de famille, qui est celui de ma mère, je ne l’ai jamais vu, il ne me connaît pas du tout. Je ne voyais donc pas l’utilité d’aller le voir, de lui parler de mon état, de ma médication», explique celui qui doit souvent faire modifier ses prescriptions de médicaments stabilisateurs de l’humeur et antipsychotiques.

«Je suis ressorti après deux jours avec une médication ajustée et un rendez-vous de suivi fixé plus tard en externe. Mais je me suis retrouvé dans un pic de manie le 14 juillet. Je me promenais, pis je donnais mes choses à des inconnus : mes écouteurs, mon cellulaire...»

Alors qu’il se trouvait dans le quartier Limoilou, Simon a décidé de se rendre à l’urgence psychiatrique la plus proche, celle de l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, qu’il quittera aussi au bout de deux jours avec une nouvelle prescription. «Là-bas, on m’a injecté de l’Ativan, alors que je l’ai toujours pris par la bouche. J’ai finalement compris qu’ils se basaient sur une vieille information dans mon dossier, [selon laquelle] j’étais réfractaire à la médication, ce que j’ai été seulement en 2013», relate-t-il.

Du CHUL à l’IUSMQ

Encore instable, le jeune homme a dû une nouvelle fois être hospitalisé au CHUL le 28 juillet. Faute de lits disponibles dans le département de psychiatrie, Simon Pichette a dû séjourner à l’urgence pendant six jours. À un moment, on l’a changé de lit sans que son dossier suive, de sorte qu’il s’est retrouvé avec une demande de mise sous garde, qui concernait plutôt la jeune patiente de 17 ans qui avait pris son lit. 

«Ma mère a reçu cette demande à la maison, elle ne comprenait pas», rapporte celui qui se décrit comme un «bon patient, pas violent, qui collabore et prend bien sa médication». «C’est pour ça, je pense, que je suis resté aussi longtemps à l’urgence. Ils manquent de lits, et moi je suis un patient gentil, donc ça presse moins de me trouver un lit», analyse-t-il, ajoutant avoir trouvé ces six jours bruyants et pénibles. «Ça a été contreproductif pour ma santé mentale. C’est impossible de bien dormir, tu es constamment dérangé par des facteurs extérieurs, il manque de psychiatres, le personnel est débordé...»

Simon aura finalement son lit le 3 août… à l’Institut universitaire de santé mentale de Québec (IUSMQ), l’ancien hôpital Robert-Giffard, où il restera un peu plus d’une semaine. «Toute mon équipe est au CHUL. J’habite à Sainte-Foy, je suis connu au CHUL, j’y suis suivi en externe, et on m’envoie à l’IUSMQ, loin de chez nous, de mes proches, et où personne ne me connaît», déplore le jeune homme, qui n’a pas de voiture et pour qui «ça fait loin pour les suivis». 

Récemment, Simon Pichette s’est vu attribuer une psychiatre du CHUL, mais à l’instar de son infirmière de liaison, elle ne sera de retour que le 26 août, après ses vacances. «J’ai été déçu de la façon dont ça s’est passé. Si j’avais eu mon psychiatre jusqu’en août, j’aurais peut-être pu éviter les hospitalisations. Il aurait pu ajuster ma médication par téléphone, en externe», croit-il.

Manque de ressources adaptées 

«On a parlé de désinstitutionnalisation dans les années 60, mais là, c’est comme si on réinstitutionnalisait les gens. Ils n’ont tellement pas de ressources à l’extérieur qu’ils doivent parfois garder des gens en institution qui n’en ont pas nécessairement besoin. J’ai vu des gens à l’Institut qui sont là depuis trop longtemps, qui n’ont juste pas accès à des ressources adaptées à l’extérieur», se désole le futur travailleur social.

Le CIUSSS de la Capitale-Nationale a fermé les 44 lits d’hospitalisation en psychiatrie de l’Hôpital du Saint-Sacrement en juin, dans un contexte de débordement dans les urgences psychiatriques, de pénurie de psychiatres et de surcapacité dans les unités d’hospitalisation. Cette fermeture s’inscrit dans le plan de réorganisation en santé mentale du CIUSSS, qui vise à développer davantage de services dans la communauté et à concentrer la psychiatrie au CHUL, à l’Hôpital de l’Enfant-Jésus (ultimement à Saint-François d’Assise) et à l’IUSMQ.

Pour la région, on est passé de 26 à 23 civières à l’urgence psychiatrique (CHUL et Enfant-Jésus). Quant aux lits d’hospitalisation en psychiatrie, sur les 327 lits qu’il y avait à Québec au 1er avril 2017, il n’en restera plus que 257 au CHUL et à l’IUSMQ au 1er avril 2021.

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LES PATIENTS EN ATTENTE ONT TOUS ÉTÉ ATTRIBUÉS À UN PSYCHIATRE

Les centaines de patients qui étaient orphelins de psychiatre ce printemps ne le sont plus, selon le CIUSSS de la Capitale-Nationale. 

Fin mai, Le Soleil rapportait que 580 patients s’étaient retrouvés sans psychiatre traitant à la suite du départ de plusieurs d’entre eux. Au cours des trois dernières années, une quinzaine de psychiatres ont quitté leur poste au sein du CIUSSS de la Capitale-Nationale. Certains sont partis à la retraite, d’autres, en congé maladie ou en congé de maternité. D’autres encore ont choisi de poursuivre leur pratique au privé ou dans l’armée. 

À la suite d’un appel à tous lancé par les chefs du département de psychiatrie, tous les patients ont pu être attribués à un psychiatre, indique une porte-parole du CIUSSS, Mélanie Otis. Les psychiatres (ils sont 70 au total au CIUSSS) ont jusqu’à la fin octobre pour voir une première fois leurs nouveaux patients, précise Mme Otis. 

Le CIUSSS assure par ailleurs traiter rapidement les nouvelles demandes pour des patients ayant des contraintes légales, qui sont «prioritaires». Élisabeth Fleury