Ressources en éducation: pour en finir avec le Yo-Yo

«Je ne vous pardonnerai jamais d’avoir coupé dans l’aide aux enfants en difficulté!» François Legault piquait ainsi Philippe Couillard lors du dernier débat de la campagne électorale. Le nouveau ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, marche dans ses pas en s’engageant à augmenter le nombre de professionnels dans les écoles dès septembre 2019, en plus de garantir un «plancher de services» aux élèves d’ici la fin du mandat.

«C’est inexcusable ce que les libéraux ont fait», peste M. Roberge en entrevue au Soleil. Pour atteindre l’équilibre budgétaire, des compressions importantes ont été faites à partir de 2015 et les commissions scolaires ont choisi de couper des postes de psychologue et d’orthopédagogue, par exemple. Résultat : le réseau scolaire a perdu environ 370 professionnels en deux ans, une baisse de 6 % des effectifs (voir tableau à la page 33).

«Je vous dirais que c’est le principe du yo-yo habituel. C’est pas la première fois que ça se produit, qu’on arrive dans une période de déficit zéro et le premier groupe qui est touché, c’est les professionnels», explique Johanne Pomerleau, présidente de la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation du Québec.

Les enseignants sont protégés par un ratio d’élèves par classe, si bien qu’ils ne peuvent être coupés, mais aucune mesure semblable ne protège les professionnels, qui supportent ces enseignants dans leur tâche.

Pour M. Roberge, ce jeu du yo-yo doit cesser. «On pourra toujours aller plus haut, mais on ne pourra pas aller plus bas qu’un certain seuil», indique-t-il. Au travail depuis huit jours, il raconte avoir déjà donné plusieurs orientations et consignes à sa sous-ministre Sylvie Barcelo et à son équipe. Le dossier des services professionnels en fait partie.

Même si les libéraux ont recommencé à investir en éducation en fin de mandat et que de nouveaux postes ont été ouverts, M. Roberge estime que ce n’est pas suffisant. «Nous, la courbe [des professionnels scolaires] va être ascendante tout le long du mandat.»

Rattrapage

Mme Pomerleau croit également que du rattrapage reste à faire. «On n’a même pas atteint ce qu’on considérait comme un minimum en 2010. Et depuis, le nombre d’élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (HDAA) a augmenté.»

Selon une étude de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, publiée en avril, un élève sur cinq au Québec est considéré HDAA à l’heure actuelle. Entre 2001 et 2016, cette clientèle a connu une croissance de 72 %.

Mais même si le gouvernement de la CAQ ouvre les vannes, une pénurie de cette main-d’œuvre spécialisée pourrait se faire sentir. «On a une problématique d’attraction et de rétention. Pour plusieurs corps d’emploi, par exemple, les conditions de travail sont meilleures au privé et même au public en santé», indique Mme Pomerleau.

Ainsi, une orthophoniste qui travaille pour le ministère de la Santé peut le faire toujours à partir du même bureau et voit les patients un à la fois. «Sa liste d’attente, c’est des dossiers classés dans un tiroir. Quand tu es au scolaire, tu vas te promener dans quatre ou cinq écoles, tu vas travailler dans des petits locaux très bruyants et en plus, ta liste d’attente, elle court autour de toi. 

Les enfants, ils sont là, dans l’école», décrit Mme Pomerleau.

Le ministre Roberge se dit conscient du défi, mais croit que le plan de son gouvernement va créer des conditions gagnantes pour ramener les professionnels, tout comme les enseignants, vers les écoles. «La marée va changer de côté. Je suis confiant qu’en améliorant plusieurs choses, on va y arriver.»

La CAQ a l’intention de rénover et de construire de nouvelles écoles beaucoup plus rapidement qu’avant et propose de créer davantage de classes spécialisées, afin de limiter le nombre d’élèves à besoins particuliers dans les classes ordinaires.

En chiffres
Nombre de professionnels dans les écoles du Québec (En équivalent temps plein)
Année     Nombre     Variation
2011-2012    6251    
2012-2013    6351 ↑
2013-2014    6418 ↑
2014-2015    6432 ↑
2015-2016    6236    ↑
2016-2017*    6061    ↓
2017-2018*    6311    ↑
2018-2019*    6911    ↑
Source : Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (système Percos)

* Évaluations faites par la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation du Québec, les chiffres du ministère n’ayant pas encore été mis à jour.

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La qualité avant la quantité 

«C’est pas tant la quantité de services qu’on veut voir sur le terrain, c’est la qualité», exprime Bianca Nugent, présidente par intérim de la Coalition de parents d’enfants à besoins particuliers du Québec.

Selon Mme Nugent, les écoles naviguent encore à vue quand vient le temps d’offrir des services aux élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA). «On n’a aucun espèce d’outil au Québec qui mesure l’efficacité des services rendus à l’élève. On ne sait pas si on fait une mauvaise ou une bonne utilisation des ressources.»

Oui à l’ajout de professionnels dans les écoles, mais Mme Nugent espère que le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, bâtira surtout une «vision d’avenir». En Ontario par exemple, une 

Échelle d’intensité de soutien est de plus en plus utilisée dans les écoles afin de mesurer quel élève a besoin de quel service et combien de fois par semaine.

La Coalition de parents d’enfants à besoins particuliers a des pistes d’action à proposer. Elle croit qu’il faut que les différents corps d’emploi (psychologue, psychoéducateur, orthopédagogues, etc.) travaillent davantage de façon complémentaire. Elle souhaite également que le réseau scolaire ouvre ses portes à des services externes et travaille davantage main dans la main avec le réseau de la santé, qui traite déjà la plupart des enfants en difficulté.

Si rien n’est fait, la situation actuelle risque de perdurer. Insatisfaits des services reçus à l’école, plusieurs parents se tournent vers le privé et paient des consultations de leur poche. D’autres doivent se battre et parler fort pour obtenir des services. Certains — et ils se font de plus en plus nombreux —, vont même jusqu’à poursuivre des commissions scolaires devant les tribunaux. 

«Les parents ont vraiment pas l’impression que le droit à l’éducation de leurs enfants n’est pas respecté», commente Mme Nugent.

Selon elle, un grand rattrapage est nécessaire. «C’est comme si le système avait eu des œillères pendant des années et ne s’est pas aperçu qu’il y avait de plus en plus d’élèves à besoins particuliers.»