Des centres de services scolaires et conseils scolaires en Outaouais et dans la région de la capitale nationale font face à une pénurie d'enseignants.
Des centres de services scolaires et conseils scolaires en Outaouais et dans la région de la capitale nationale font face à une pénurie d'enseignants.

Pénurie d’enseignants: des postes comblés à la toute dernière minute

Daniel LeBlanc
Daniel LeBlanc
Le Droit
La pénurie d’enseignants qui sévit depuis quelques années étant loin de s’être résorbée avec la pandémie, les écoles de la région redoublent d’efforts en coulisses pour que chaque classe ait son titulaire à temps pour la rentrée dans quelques jours. Parents et élèves risquent de n’y voir que du feu, mais certains postes pourraient n’être pourvus qu’au tout dernier instant.

À la fois les centres de services scolaires en Outaouais et les conseils scolaires francophones à Ottawa sont forcés de demander à leur ministère respectif des dizaines de tolérances d’engagement (Québec) ou de permissions intérimaires (Ontario) pour espérer pourvoir tous les postes dans leurs établissements.

À titre d’exemple, la tolérance d’engagement est «une permission exceptionnelle par laquelle le ministre autorise un employeur à engager, pour enseigner au préscolaire, au primaire ou au secondaire, une personne qui n’est pas titulaire d’une autorisation d’enseigner». Désormais valide pour deux ans, cette autorisation n’est pas renouvelable et est «délivrée principalement dans les régions connaissant une pénurie d’enseignants».

Confronté à une importante croissance de sa clientèle depuis quelques années, le centre de services scolaire des Portages-de-l’Outaouais (CSSPO) est particulièrement touché par le phénomène.

En date du 19 août, une douzaine de postes restaient à combler, en majorité au primaire, et on avait demandé un total de 73 tolérances d’engagement.

L’organisation tient cependant à préciser que dans la moitié des cas, il s’agit de personnes qui sont qualifiées hors Québec et n’ont qu’une simple démarche à faire auprès du ministère de l’Éducation pour obtenir leur brevet d’enseignement.


« Oui, il faut que tout le monde ait quelqu’un devant la classe, mais je veux la bonne personne. Je veux quelqu’un qui a les qualifications nécessaires. »
Nadine Peterson, directrice générale du CSSPO

«D’autres personnes n’ont pas de formation en enseignement, mais sont des spécialistes de matières et, de ce fait, connaissent très bien les notions enseignées. Une autre proportion de candidats sont des personnes présentement aux études et en train de compléter leur formation en éducation. Finalement, certains sont embauchés sur la base de leur expérience pertinente», précise la porte-parole du CSSPO, Maude Hébert.

La directrice générale Nadine Peterson affirme que le réseau de l’éducation n’échappe pas à la pénurie de main-d’oeuvre généralisée dans tous les domaines.

«Ça fait quelques années que c’est comme ça, mais là ça s’est un peu accentué. Je sais que les directions font encore des entrevues, mais c’est un enjeu. Oui, il faut que tout le monde ait quelqu’un devant la classe, mais je veux la bonne personne, pas juste un être humain. Je veux quelqu’un qui a les qualifications nécessaires», dit-elle.

De l’autre côté de la rivière, le Conseil des écoles catholiques du Centre-Est (CECCE) indiquait la semaine dernière que sept postes réguliers restaient toujours à être pourvus mais que des entrevues étaient à l’agenda dans les jours subséquents.

«Nous sommes toujours à la recherche d’enseignants suppléants qualifiés afin de garnir nos banques de suppléants pour les besoins à venir en cours d’année», a spécifié l’organisation.

Au centre de services scolaire au-Coeur-des-Vallées (CSSCV), 23 tolérances d’engagement «feront l’objet d’une demande au ministère ou sont actuellement en vigueur», a-t-on indiqué au Droit.

En date du 19 août, quatre postes ou contrats d’enseignement n’étaient toujours pas comblés au CSSCV.

La situation semble un peu plus stable au centre de services scolaire des Draveurs (CSSD), où, sans révéler les chiffres, on affirme qu’on sera en mesure de pourvoir tous les postes à temps pour la rentrée.

Pour sa trentaine d’écoles, le CSSD a demandé 13 tolérances d’engagement.

Huit tâches d’enseignants étaient toujours à combler en date du 24 août dans les écoles du centre de services scolaire des Hauts-Bois-de-l’Outaouais, qui soutient ne pas avoir encore le portrait juste du nombre de tolérances d’engagement qu’il devra demander au ministère. On explique entre autres que certaines personnes se désistent à la dernière minute lorsqu’elles obtiennent un emploi en territoire urbain ailleurs dans la région.

Se disant certain que la situation ne s’améliorera pas cette année, le directeur général Denis Rossignol affirme qu’en 2019-2020, en moyenne 25% d’enseignants non légalement qualifiés oeuvraient dans les établissements de son réseau.

De son côté, le Conseil des écoles publiques de l’Est de l’Ontario (CEPEO) a refusé de révéler le nombre de postes à combler, prétextant que les inscriptions sont toujours en cours et que les besoins en dotation sont «en cours de préparation».

«On ne l'a pas valorisée, cette profession-là»

Affirmant que le problème de pénurie s’est aggravé depuis quelques années dans la région et qu’il est loin de s’estomper, le Syndicat de l’enseignement de l’Outaouais (SEO) réitère que la valorisation de la profession, la reconnaissance de l’expertise et l’amélioration des conditions de travail se doivent d’être des priorités.

La présidente du Syndicat de l'enseignement de l'Outaouais, Suzanne Tremblay.

«On va faire face à cela encore quelques années. Les tolérances d’engagement démontrent que l’on ne l’a pas valorisée, cette profession-là. La conséquence, c’est qu’il y a beaucoup moins d’inscriptions dans les universités. Les jeunes enseignants quittent après cinq ans ou moins et il y a plusieurs départs précipités à la retraite. On doit renverser tout ça», note la présidente Suzanne Tremblay.

L’insertion professionnelle, pour laquelle les centres de services scolaires «ont très peu de budget», selon elle, est à son avis primordiale.

«La tâche des enseignants est déjà lourde, alors on veut qu’ils aient plus de temps et puissent être libérés pour accompagner les nouveaux venus, pour qui ce n’est pas facile non plus d’entrer dans la profession», ajoute-t-elle, ne niant pas que plusieurs nouveaux enseignants sont attirés par le salaire d’entrée plus élevé sur la rive ontarienne (9000$ de plus).

Avec le contexte de pandémie qui s’ajoute à celui de la pénurie, le SEO indique que la question de la suppléance deviendra un enjeu important cette année, notamment parce que des enseignants pourraient être réaffectés pour des raisons médicales ou devoir s’absenter s’ils contractent la COVID-19. C’est sans compter les congés de maternité.

«Trouver des suppléants n’est pas évident», lance Mme Tremblay.

De son côté, l’Association des enseignantes et enseignants franco-ontariens (AEFO) indique être bien consciente de la pénurie de main-d’oeuvre qui sévit.

«On n’a pas encore d’informations à ce moment-ci (les postes à combler), les conseils scolaires ne nous doivent rien à ce niveau-là, mais à un moment donné on le constate aussitôt qu’on arrive sur le terrain. L’an dernier, il y a eu de multiples lettres de permissions», de dire le président Rémi Sabourin, qui répète que le gouvernement Ford «a raté son plan de la rentrée scolaire» et aurait pu décaler encore de quelques jours le calendrier scolaire pour s’assurer que tout est sécuritaire.