«On triche sur les ratios»

M* est responsable dans un service de garde de la région de Québec depuis quelques années, jongler avec les horaires fait partie de son quotidien, gérer les remplacements aussi. Le casse-tête devient insoluble.

Je suis allée à sa rencontre cette semaine. «Nous sommes au point de rupture.»

M m’a contactée à la suite d’une chronique que j’ai écrite il y a quelques semaines, je disais que les écoles avaient toutes les misères du monde à remplacer les absences des professeurs, que les enseignants devaient s’arranger entre eux et trouver des solutions qui n’étaient pas toujours idéales.

J’ai glissé un mot sur les services de garde, qui ont le même problème, je disais que la glace était mince.

M m’a envoyé un courriel pour me dire que la glace n’est pas mince, elle est lézardée. «Ça a toujours été difficile, mais ça empire toujours. On était sur de la glace fine, mais plus maintenant. 

Avant, ne pas avoir un remplacement, c’était l’exception. Là, je dirais que 10 % des besoins ne sont pas comblés.»

C’est énorme.

M reçoit chaque jour, vers 10h30, une liste des périodes qui ne sont toujours pas attribuées dans la commission scolaire. Cellulaire en main, son doigt glisse à travers les messages, s’arrête sur un de ces courriels. «Regarde ici, il y en a une dizaine, c’est une petite journée... C’est souvent plus.»

Il y a beaucoup de midis, quelques après-midi.

Chaque jour, M. doit faire des tours de force. «Il y a eu une journée, il m’en manquait cinq. J’ai dû me séparer en trois...» Cela sans compter ceux qui donnent leur bleu sans avertissement. 

«Cette semaine, j’en ai une qui a lâché, c’est la troisième fois pour le même groupe...»

On est en octobre.

Et quand il n’y a vraiment personne pour remplacer une éducatrice? «On triche sur les ratios.»

Vous avez bien lu.

Le problème de pénurie est répandu partout dans la région de Québec, aucune commission scolaire n’y échappe.

J’ai contacté une commission scolaire, celle des Découvreurs, on est bien au fait de cette pratique. Nathalie Boisvert, attachée d’administration, confirme que la «gestion en surnombre» fait partie des solutions appliquées pour pallier le manque à gagner quotidien de personnel.

Cette «solution de dernier recours», qu’on appelle aussi «le Plan B» sur le terrain, consiste à augmenter le ratio dans la cour d’école pendant que les éducatrices alternent à l’intérieur pour le dîner des élèves. «On peut avoir deux éducatrices pour trois groupes ou bien parfois une technicienne peut prendre deux groupes.»

Ça donne 40 enfants pour une éducatrice. «Ça peut aller jusqu’à 50», déplore M.

La loi est pourtant claire, dans le Règlement sur les services de garde, section III, article 6. «Le nombre d’élèves par membre du personnel de garde dans un service de garde en milieu scolaire ne doit pas dépasser 20 élèves présents.»

On a donc parfois plus du double.

Nathalie Boisvert assure que la sécurité des enfants n’est pas compromise, ce n’est pas l’avis de M. «On n’est pas capable d’assurer la sécurité des enfants avec des ratios comme ça. On est chanceux que rien ne soit arrivé, mais le jour où il va se passer quelque chose, qu’un enfant va se blesser...»

On joue avec le feu.

Mme Boisvert constate que le recrutement est de plus en plus difficile. «On engage quelqu’un et, deux semaines plus tard, elle s’en va. Avec un roulement comme ça, elles font de l’occupationnel et de la surveillance. Elles ne travaillent pas à créer un lien avec les enfants, elles ne peuvent pas mettre en place un programme d’activités. C’est certain que la qualité des services a baissé.»

Ce sont les enfants qui écopent.
— Êtes-vous moins regardant quand vous embauchez?
— C’est sûr. On accepte des personnes qu’on n’aurait jamais engagées il y a cinq ans.

Ces personnes-là ont des «défis», lire un manque de compétences. «On essaye de leur donner des outils pour combler leurs lacunes. On fait du coaching avec des éducatrices qui ont pris leur retraite, on met à leur disposition des suggestions pour des activités, une formation de base pour la gestion de groupe, pour ne pas qu’il y ait de désorganisation. Il y a certains groupes qui vont se désorganiser plus qu’avant.»

M confirme.

Le problème du recrutement est simple et compliqué. «Ce qu’on offre n’est pas attrayant, ce sont des huit heures, des 15 ou 20 heures par semaine, avec des chiffres coupés. Si les personnes ont le choix, elles vont préférer aller en CPE où ils peuvent avoir un temps plein. On n’est pas compétitifs.»

Présentement, il y a 337 éducateurs dans les 22 services de garde de la commission scolaire. Mme Boisvert calcule qu’il en manque environ 25. Elle n’a pu me donner le nombre exact de postes à combler, «puisque la personne qui s’occupe du dossier est dans un événement pour recruter. Le nombre de remplacements non comblés par jour varie entre 15 et 20.»

Du jamais vu.

Aux prises avec les mêmes problèmes, les commissions scolaires cherchent désespérément des solutions. «Ce qu’on regarde, c’est la possibilité de permettre aux gens d’effectuer d’autres tâches dans l’école, comme accompagner les enseignants dans une classe, travailler à la bibliothèque. On pourrait leur offrir des conditions de travail plus intéressantes et ça bonifierait aussi les services aux élèves.»

Mais ça coûte de l’argent.

D’ici là, M. et les autres responsables des services de garde devront continuer à faire des miracles chaque jour pour «patcher» les besoins. À se croiser les doigts pour ne pas qu’un drame se produise.

Est-ce que c’est ça qu’on attend?

*Nom fictif