Le cinéaste Jean Beaudin, qui a notamment réalisé les films «J.A. Martin photographe» et «Le Matou», photographié en 2017.

Mort de Jean Beaudin, réalisateur des «Filles de Caleb» [PHOTOS]

L’un des monuments du cinéma et de la télévision d’ici, le réalisateur et scénariste Jean Beaudin, est décédé samedi à l’âge de 80 ans.

La nouvelle a été confirmée mardi par l’Agence Omada.

Né à Montréal en 1939, Jean Beaudin a d’abord étudié à l’École des beaux-arts de Montréal et a poursuivi des études en photographie à Zurich.

Entré à l’Office national du film en 1964, il produit ses premiers longs métrages Stop et Le Diable est parmi nous, qui n’obtiennent aucun succès.

C’est en 1977 qu’il signe la première grande œuvre qui le fera remarquer, J. A. Martin photographe, pour laquelle il obtient à Cannes le prix du jury œcuménique et qui vaudra à Monique Mercure le prix de la meilleure interprétation féminine.

Tout comme ce premier succès, plusieurs films subséquents lui vaudront la réputation d’être l’un des cinéastes les plus importants dans la transmission de l’imagerie de la culture et de la littérature québécoises.

Ce sera notamment le cas de Cordélia (1980) et d’une série de films inspirés de la littérature québécoise, notamment Mario, Le Matou, Being at home with Claude.

Marina Orsini et Roy Dupuis dans «Les Filles de Caleb»

Succès au petit écran

La mise en feuilleton du Matou pour la télévision le mènera à faire une autre retransmission culturelle pour le petit écran et avec un grand succès, avec Les Filles de Caleb (1990-91), qui a remporté 14 prix Gémeaux et qui a trouvé preneur dans 25 pays.

Il est également le réalisateur des séries télévisées Shehaweh et Ces enfants d’ailleurs

Sa carrière est marquée par l’obtention de 19 prix Gémeaux et cinq prix Génie.

Il a été fait Chevalier de l’Ordre national du Québec en 2016 et a reçu le Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle en 2017.

Marina Orsini dans «Les Filles de Caleb»

Un homme exigeant

Marina Orsini, qui a joué dans Les Filles de Caleb, Shehaweh et Miséricorde, est au nombre d’un groupe restreint de comédiens et comédiennes avec lesquels Jean Beaudin affectionnait travailler. Comme plusieurs l’ont dit à son sujet, il était exigeant et bien connu pour ses sautes d’humeur sur les plateaux.

«Exigeant, oui, mais pour toutes les bonnes raisons : Jean n’était pas friand de paresseux ou de gens qui ne sont pas préparés dans leur travail et qui ne donnent pas 100 % d’eux-mêmes. Moi, je trouvais ça extraordinaire de travailler avec quelqu’un qui nous poussait toujours à nous dépasser et à donner plus que le meilleur de nous-mêmes, tout ça pour l’œuvre», raconte Mme Orsini.

«Il ne pouvait pas supporter ce qu’il considérait à certains moments comme de l’incompétence; il ne se contentait pas d’à peu près», renchérit Johanne-Marie Tremblay, qui incarnait Célina Bordeleau dans Les Filles de Caleb.

La comédienne faisait aussi partie de ce groupe d’acteurs et actrices fétiches de Jean Beaudin et si elle croit aussi qu’il pouvait être craint sur un plateau, elle ajoute à son tour les bémols nécessaires : «Oui, il était très exigeant et avait parfois des sautes d’humeur, mais il avait aussi beaucoup de bonté, de tendresse et aussi de talent pour faire ressortir les émotions, faire ressortir ce qu’il désirait de l’humanité des personnages», a-t-elle confié en entrevue téléphonique.

La comédienne, qu’il a aussi dirigée dans toutes sortes de rôles petits et majeurs (Ces enfants d’ailleurs, Sans Elle, Nouvelle-France), se dit reconnaissante d’avoir été ainsi privilégiée, d’autant plus que la relation professionnelle entre elle et lui était basée sur une compréhension mutuelle, voire une complicité.

«Quand j’arrivais sur un plateau de tournage avec Jean, je me sentais à l’aise. [...] Je comprenais ce qu’il voulait, je comprenais ce qu’il cherchait et il prenait son temps avec moi, il prenait le temps de venir me chercher, de venir chercher l’image de moi qu’il voulait et je me sentais en confiance.»

Jean Beaudin et Karine Vanasse lors de la sortie du film «Sans elle» à Montréal, en septembre 2006

M. Émile pour toujours

«J’ai un souvenir extraordinaire de cet homme», raconte d’emblée Guillaume Lemay-Thivierge, devenu vedette à l’âge de 8 ans grâce à son rôle de M. Émile dans Le Matou.

«Jean a fait de moi le plus beau M. Émile qu’on pouvait imaginer, je pense. Un petit gars baveux, attachant, bum, alcoolique», raconte le comédien qui trouve l’affaire plutôt drôle, lui qui se définit comme «un p’tit gars élevé à la campagne, dans la douceur, dans le calme avec des parents hippies», soit l’opposé du personnage qu’il a été appelé à jouer et qui lui a collé à la peau.

«Jean m’a toujours appelé Émile. Quand j’ai fait le deuxième tournage avec lui, L’homme à la traîne, et le jeune garçon que je joue était un peu énervé à un certain moment sur le plateau de tournage, et Jean Beaudin s’est fâché, comme seul lui était capable de le faire et il a crié devant toute l’équipe : «Émile, tabarnak, c’est assez, reste tranquille!» Il m’a confirmé que j’allais m’appeler Émile à vie et il s’est permis de sacrer parce qu’il m’avait littéralement montré comment sacrer quand j’étais dans Le Matou

Mais, plutôt que d’utiliser le terme «exigeant», il en choisit un autre moins doux, ne voulant pas passer sous silence les blessures portées par le réalisateur à certains collaborateurs : «C’était un homme qui était dur avec certaines personnes dans les équipes techniques. Je le mentionne parce qu’il va y avoir des éloges et tout, mais il était un vrai malcommode qui brassait ses équipes parfois, mais aussi qui protégeait ses acteurs énormément.»

Monique Mercure et Marcel Sabourin dans «J.A. Martin Photographe»
Jean Beaudin en février 1992