À partir de quelques expressions présents dans les livres de Geroge R.R. Martin, David J. Peterson a créé pour l’adaptation télévisuelle du Trône de fer deux nouvelles langues que parlent le personnage Daenerys Targaryen (à droite), le dothraki, qui contient 4000 mots, et le valyrien, qui en compte environ 2000.

Métier: créateur de langues pour «Le Trône de fer»

Hash yer astoe ki Dothraki? Valyrio ydrā? À ces questions qui peuvent sembler bizarroïdes de prime abord, David J. Peterson peut répondre «Ai» ou «Kessa».

Car oui, le linguiste américain parle le dothraki et le valyrien, deux langues inventées pour la télésérie Le Trône de fer. Il les parle, car il les a lui-même créées presque de toutes pièces pour la populaire série tirée de l’œuvre de George R.R. Martin qui connaîtra son dénouement dimanche sur les ondes de HBO et lundi à Super Écran. 

«Jamais je n’aurais un jour imaginé gagner ma vie en inventant des langues pour des films et des séries télé!», lance au bout du fil le père de famille de 38 ans à propos de son boulot atypique depuis 2009. C’est que depuis Le Trône de fer, il a aussi créé plusieurs langages fictifs parlés dans les téléséries Defiance, The 100 et Emerald City, la langue parlée par les Elfes noirs dans le film Thor : un monde obscur en plus de travailler actuellement sur pas moins de huit projets similaires.

C’est à sa deuxième année d’études en linguistique que David J. Peterson a développé un intérêt pour la création de langages. «Mais tu n’as pas besoin d’études en linguistique pour créer une langue. Ce n’est pas un prérequis, même si ça aide», précise celui qui dit avoir au départ commencé à créer une langue «pour moi-même, parce que j’aimais ça».

L’appel de HBO

En 2007, il a poussé son intérêt pour l’invention de langues un peu plus loin en créant la Language Creation Society (LCS) avec neuf autres «créateurs de langues», un organisme qu’il a présidé jusqu’en 2014. «Créer des langues, c’était pour nous un passe-temps, on faisait ça pour le plaisir et nous étions tous certains de ne jamais avoir un sou pour avoir créé une langue», commente-t-il. Deux ans plus tard cependant, le téléphone sonnait à la LCS. Des gens du réseau HBO voulaient trouver quelqu’un pour créer des langages pour un projet de télésérie tirée de la série de livres A Song of Ice and Fire de George R.R. Martin...

«Nous avons fait un concours parmi nous, durant un mois, et c’est moi qui l’ai gagné», raconte le linguiste, qui n’avait jamais lu la populaire série avant de s’attaquer à ce projet. Il a créé presque à partir de zéro les langues parlées par le peuple nomade Dothraki et le valyrien parlé par plusieurs personnages, notamment Daenerys Targaryen interprétée à l’écran par Emilia Clarke. «J’aurais eu besoin d’une année complète pour créer ces langues, mais je n’ai eu que quelques mois!», indique-t-il.

Il a ainsi créé sept langages à être utilisés dans la télésérie, dont trois qui n’ont finalement pas été utilisés. Les fameux Marcheurs blancs devaient au départ parler le skroth, les habitants d’Asshai le asshai’i et les Enfants de la Forêt le gerna moussha. Les réalisateurs ont préféré rendre les répliques des deux derniers groupes en anglais et on a déterminé que les Marcheurs blancs seraient probablement plus effrayants s’ils demeuraient silencieux.

Partir de (presque) zéro

Comme base de création, Peterson ne disposait que de quelques mots de valyrien créés par Martin et utilisés dans ses livres, notamment «Valar Morghulis, Valar Dohaeris» signifiant «Tous les hommes doivent mourir, tous les hommes doivent servir» et le célèbre «Dracarys» qui signifie «Feu des dragons». 

D’ailleurs, David J. Peterson avoue avoir un problème avec l’expression utilisée par la reine Daenerys pour inviter ses dragons à cracher le feu et qu’il devait conserver. «Je trouve ça un peu ridicule qu’on utilise la racine latine “draco” [qui signifie “dragon”] pour une langue qui vient d’un monde différent qui n’a aucun lien avec le nôtre, pas de lien avec les langues européennes, mais que veux-tu, c’est comme ça, il fallait respecter l’esprit de l’œuvre originale!», poursuit-il. Le «linguiste en chef» du Trône de fer reçoit ainsi les scripts anglais des phrases qu’il devra traduire. Il renvoie ensuite à l’équipe la traduction, une séparation des mots syllabe par syllabe, un glossaire de chaque mot et un fichier MP3 où il prononce chaque réplique pour que les comédiens et le réalisateur sachent comment la réplique doit sonner. 

Aujourd’hui, le dothraki compte 4000 mots et le valyrien, plus de 2000 que le linguiste conserve dans un dictionnaire maison qu’il a lui-même créé. Mais comme la langue klingon, créée en 1984 par le linguiste Marc Okrand pour le troisième film de la série Star Trek, les langues du Trône de fer ont connu un engouement hors du commun chez les fans de la série. La plateforme Duolingo, destinée à l’apprentissage des langues, a même demandé à Peterson de créer un cours pour apprendre le valyrien!

«J’ai créé ce cours, même si ça représentait une somme de travail énorme, car je trouvais que c’était une bonne idée. Cependant, je ne pensais pas que beaucoup de gens voudraient l’apprendre, car c’est une langue difficile pour ceux dont la langue maternelle est l’anglais ou le français», raconte Peterson. En fin de compte, ce sont pas moins de 1,7 million de personnes qui se sont inscrites pour apprendre à parler comme un Targaryen. 

Plus loin

«J’aimerais pousser ça encore plus loin», ajoute-t-il en faisant référence au klingon, pour lequel un dictionnaire a été publié et qui a été utilisé pour créer un opéra. «Bien sûr, j’aimerais qu’il y ait des livres en valyrien ou en dothraki, ce serait amusant! Mais je crois que pour ça, il faudrait l’autorisation de HBO».

Il avoue d’ailleurs qu’il était très excité quand il a appris que la trame sonore du Trône de fer mettrait en vedette le chanteur de Muse, Matthew Bellamy, dans une chanson où le valéryen serait utilisé. «Muse est mon groupe contemporain préféré et je croyais qu’on me téléphonerait pour que je crée une pièce en valyrien. Malheureusement, c’est une pièce en anglais sur laquelle on a superposé des extraits de la série en valyrien... J’étais un peu déçu», confie celui qui pourra tout de même se consoler en conseillant George R.R. Martin, qui lui a demandé quelques traductions pour les deux derniers opus de sa série de livres toujours inachevée...

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UN TRAVAIL RECHERCHÉ

Le Trône de fer aura été bon, très bon pour David J. Peterson. Même si la populaire série télé se termine cette semaine, le linguiste a encore beaucoup de boulot sur sa table de travail puisque Hollywood n’a jamais cessé de l’appeler pour lui «commander» de nouvelles langues.

«Présentement, je travaille sur huit projets, dont six projets de séries télé dont je ne peux malheureusement pas te parler et un projet de jeu vidéo dont je ne peux pas non plus te parler», confie-t-il. 

Le projet dont il peut parler est la nouvelle adaptation cinématographique du roman Dune de Frank Herbert par le réalisateur québécois Denis Villeneuve, qui doit paraître en 2020. Pour ce projet, Peterson a développé le chakobsa, la langue parlée par le peuple Fremen sur la planète désertique Arrakis. 

«En fait, j’ai été engagé pour faire beaucoup d’autres choses aussi... J’avais lu Dune quand j’étais au secondaire, je m’étais intéressé à l’adaptation qu’Alejandro Jodorowsky devait en faire dans les années 70 et j’ai bien sûr vu le Dune de David Lynch qui était, disons, particulier», commente-t-il à propos du film qui avait été un échec commercial en 1984 malgré un très gros budget.

Créer de la relève

«C’est vraiment agréable pour moi de pouvoir gagner ma vie en créant des langages. Sérieusement, qui ne voudrait pas être payé pour faire ça? Cependant, il n’y a pas assez de demande! C’est moi et, ensuite, il n’y a personne. Le prochain gros défi sera de trouver une façon de trouver du boulot pour d’autres créateurs de langages».

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DES LANGUES QUI FONT VOYAGER

David J. Peterson voyage beaucoup depuis qu’il a connu une certaine célébrité grâce à la série Le Trône de fer. Il visitera cependant le Québec pour la première fois à la fin du mois d’août à l’occasion du LangFest, un festival consacré à la littérature et aux langues du monde organisé en collaboration avec l’Université de Montréal. «J’y serai en compagnie de Marc Okrand, l’inventeur du langage klingon! Ça devrait être très intéressant!», indique celui qui a étudié 20 langues, hormis celles qu’il a créées, mais qui avoue n’en parler couramment que deux, à savoir l’anglais et l’espagnol. «J’ai une certaine facilité à lire le français, mais je ne suis pas assez bon pour bien le parler. Je dirais que je suis plus à l’aise pour parler l’allemand», avoue celui dont on peut tout de même dire qu’il se débrouille bien dans la langue de Molière après qu’il s’y soit risqué en fin d’entrevue. Ian Bussières