«Les premiers répondants sont une partie de la population particulièrement à risque de vivre des séquelles psychologiques à la suite de l’exposition répétée à des actes soit de violence ou encore à des accidents. C’est souvent des gens qui vont être les premiers sur la scène, donc ils vont voir des scènes très dérangeantes», dit Geneviève Belleville, professeure à l’École de psychologie de l’Université Laval et psychologue.

Les policiers à risque de souffrir du trouble de stress post-traumatique

Le suicide de Patrick Bigras, le policier qui a découvert les corps ensanglantés des enfants de Guy Turcotte et d’Isabelle Gaston en 2009, rappelle que les policiers sont particulièrement à risque de souffrir du trouble de stress post-traumatique. Le Soleil en a discuté avec Geneviève Belleville, professeure à l’École de psychologie de l’Université Laval et psychologue, spécialiste de l’évaluation et du traitement de ce trouble.

Patrick Bigras a subi un stress post-traumatique après avoir été le premier policier à intervenir dans la maison de Guy Turcotte, en 2009. Comment le fait d’être témoin d’une scène de crime peut-il provoquer un stress post-traumatique?

R  Le premier critère du trouble de stress post-traumatique, c’est l’exposition à un événement traumatique qui est arrivé ou menace d’arriver à soi ou à quelqu’un d’autre. Donc, dans le cas où on a constaté un décès par mort violente, c’est souvent des images très horribles, très choquantes, et qui peuvent justement provoquer une réaction émotionnelle très, très intense chez les personnes qui y sont exposées.  

Q  En réaction à la mort de l’agent Bigras, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a écrit que les policiers et les intervenants d’urgence sont des êtres humains qui vivent des situations éprouvantes. Sont-ils plus à risque de vivre des traumatismes?

R  Les premiers répondants sont une partie de la population particulièrement à risque de vivre des séquelles psychologiques à la suite de l’exposition répétée à des actes soit de violence ou encore à des accidents. C’est souvent des gens qui vont être les premiers sur la scène, donc ils vont voir des scènes très dérangeantes. Parmi les séquelles psychologiques, oui, il y a le trouble de stress post-traumatique, mais on peut aussi voir aussi des problèmes de dépression et des problèmes d’abus de substance. 

Q  Comment se manifeste le stress post-traumatique au quotidien? 

R  C’est tous les jours, ou presque tous les jours, que la personne va avoir des symptômes qui vont affecter grandement son fonctionnement. On parle des symptômes d’intrusions : des souvenirs qui nous viennent à l’esprit alors qu’on ne veut pas, de façon involontaire. Ça peut être aussi des flash-back, l’impression qu’on est en train de revivre l’événement, ça peut être des cauchemars, donc toutes sortes d’intrusions ou de souvenirs de l’événement qui viennent un peu empoisonner le fil de la pensée. Ensuite, on a beaucoup de symptômes d’évitement. La personne ne veut pas en parler, c’est ce qui fait en sorte que ce trouble-là est si difficile à diagnostiquer et à dépister et à traiter. Ça fait partie du problème de vouloir éviter d’en parler, éviter d’y penser, éviter les situations qui nous rappellent l’événement. Une autre grosse partie de ce trouble-là, c’est tous les symptômes d’hypervigilance : la personne est constamment sur ses gardes, a souvent l’impression que la menace a de grandes chances de se produire, ce qui fait en sorte que les gens ont de la difficulté à se concentrer, ont des problèmes de sommeil, sont irritables. Au niveau affectif, aussi, la personne a moins d’intérêt, se sent déconnectée des autres. Et au niveau cognitif, on va avoir des pensées qui deviennent un peu distortionnées par rapport à son propre rôle ou celui des autres dans l’occurrence de l’événement traumatique. 

Q  Les personnes qui subissent un stress post-traumatique sont-elles plus à risque de suicide?

R  Elles sont certainement plus à risque d’avoir d’autres problèmes de santé mentale en comorbidité, donc qui viennent en même temps que le trouble de stress post-traumatique. On a parlé de la dépression et de l’abus de substances qui sont des problèmes très importants en cooccurrence. Et on a certaines données qui nous montrent que les gestes suicidaires sont plus fréquents chez les personnes qui ont un trouble de stress post-traumatique. On a vu ça beaucoup dans des populations ciblées comme les anciens combattants, par exemple. Donc, c’est probablement une combinaison de facteurs qui explique ça, peut-être pas juste une exposition à un événement traumatique. 

Q  Les gens qui souffrent de stress post-traumatique peuvent tenter de se convaincre que le danger n’est plus là, ils semblent percevoir une menace quand même. En fin de semaine, par exemple, Le Soleil rapportait le témoignage d’un militaire qui se méfiait même dans les restaurants. Comment l’expliquer?  

R  Il y a un système d’alarme qui fait en sorte qu’on réagit vite, par exemple, quand une voiture dans le stationnement nous recule dessus. On se tasse et on n’y pense pas. Ce système-là, qui nous protège, est déréglé la plupart du temps chez les gens qui ont un trouble de stress post-traumatique. Il se déclenche trop rapidement avec des déclencheurs trop faibles. Par exemple, la personne qui se sent mal à l’aise au restaurant, peut-être qu’elle est coincée, peut-être qu’elle ne voit pas la porte de sortie, peut-être qu’elle a entendu un bruit de vaisselle qui l’a fait sursauter, peut-être qu’elle a un rappel, une odeur, un bruit de cuisson qui lui rappelle une odeur de brûlé, par exemple. Tout ça peut déclencher le système d’alarme qui fait en sorte que la personne se retrouve comme si elle est encore menacée dans l’événement traumatique, alors qu’elle le sait très bien qu’elle est en sécurité présentement. Le système de protection du cerveau ne prend pas nécessairement le temps de rationaliser toute l’information. 

Q  Pendant le premier procès de Guy Turcotte, Patrick Bigras avait témoigné n’avoir jamais rien vécu d’aussi traumatisant que cette intervention, qui remonte à 2009. Combien de temps les personnes qui ont subi un traumatisme peuvent-elles souffrir des conséquences psychologiques qui en découlent?

R  On n’a pas la réponse directe. Mais selon les indices qu’on a, si ce n’est pas traité, ça ne part pas, un trouble de stress post-traumatique. Les idées qu’on se fait — «arrête d’y penser, ça va passer» —, non, ça ne part pas tout seul. Ça prend un traitement spécialisé. Il y a des études qui ont été faites avec les vétérans de la guerre du Vietnam qui ont montré que quelqu’un peut avoir un trouble de stress post-traumatique chronique pendant 40 ans. Ça peut vraiment perdurer.

Q  Comment l’entourage d’une personne qui souffre d’un trouble de stress post-traumatique peut-il la soutenir? 

R  Il y a un soutien social qui est positif et un soutien social qui est négatif. Une victime de traumatisme dans notre entourage, on peut l’écouter, l’accueillir, aller à son rythme, être là pour l’aider. Ça, c’est un soutien social positif. Mais on a aussi parfois des personnes qui sont très présentes et qui, volontairement ou non, vont critiquer un peu la personne ou qui, à la limite, vont faire des commentaires qui blâment la victime de façon insidieuse : «T’aurais peut-être pas dû aller là» ou «Moi, si j’avais été à ta place, en tout cas, je n’aurais pas réagi de la même façon.» Donc, ça, évidemment, tout ce qui est critique, tout ce qui est blâme, ça peut alimenter beaucoup les symptômes post-traumatiques. Le rôle de l’entourage est très important. La règle d’or, c’est d’écouter, puis, si c’est trop pour nous, ou si on ne comprend pas bien, d’aller chercher des ressources. 

Cet entretien a été légèrement édité à des fins de clarté.