Le président du Centre culturel islamique, Boufeldja Benabdallah

Les images de la tuerie devant les proches des victimes

Le juge François Huot a enlevé ses lunettes. Il regarde les hommes et les femmes, survivants, veuves et proches des victimes de la tuerie, assis devant lui.

La poursuite s’apprête à diffuser les images des caméras de surveillance du Centre culturel islamique de Québec. Le juge veut les avertir. «Comme homme, je vous conseille d’y penser à deux ou trois fois avant d’accepter de vous soumettre à ces images difficiles, brutales, qui, à mon humble avis, vous apporteront bien peu dans le processus de guérison que vous avez amorcé, dit le juge Huot. Mon humble conseil serait de vous éviter bien de la peine en choisissant de ne pas les voir. Mais ce choix est le vôtre et je le respecterai.»

Quelques membres des familles sortent, mais la plupart resteront assis dans les premières rangées.

Les constables spéciaux s’assurent que personne n’a en main de téléphone cellulaire pour faire un enregistrement clandestin des vidéos.

D’une voix monocorde, le procureur de la Couronne Me Thomas Jacques fait une description des images pour le juge. Me Jacques insiste sur l’attitude froide et méthodique du tueur. Il souligne aussi l’attitude héroïque de fidèles, comme Azzedine Soufiane.

Certaines veuves pleurent silencieusement. Des hommes, les bras croisés et la mâchoire serrée, regardent fixement les écrans. Certains vont aussi échapper quelques larmes.

Dans le box de détention, Alexandre Bissonnette garde la tête penchée. Il ne regardera jamais les images projetées sur un écran devant lui.

Voici la description des images projetées en salle de cour.

29 janvier 2017, 19h52.

La prière du dimanche soir est terminée depuis quelques minutes à la Grande Mosquée de Québec sur le chemin Sainte-Foy.

Des jeunes garçons, assis au sol dans la salle de prières, jouent en attendant leurs pères.

Dans le portique de l’entrée des hommes, des fidèles jasent en s’habillant pour affronter le froid glacial.

Alexandre Bissonnette arrive calmement à pied par la rue Isidore-Garon. Il a stationné la Mitsubishi de son père non loin de là.

Le jeune homme porte sur l’épaule un étui de guitare contenant une arme longue semi-automatique de calibre .223 et un chargeur de 29 balles. Son pistolet Glock 9mm, avec cinq chargeurs de 10 balles, est dans son manteau. 

Les hommes commencent à sortir de la mosquée. Un premier s’arrête un instant, relace ses lacets et se remet en route, échappant sans le savoir au carnage.

Deux amis, Ibrahima et Mamadou Tannou Barry, sortent à sa suite et marchent vers Bissonnette.

Ce dernier sort son arme longue et les vise. Les deux hommes tentent de fuir et se recroquevillent le long du mur.

L’arme s’enraye. Le tireur l’abandonne au sol et sort son pistolet. Il les abat l’un après l’autre. Ibrahima Barry gît sur le pas de la porte, atteint mortellement. Mamadou Tannou Barry a été fauché alors qu’il tentait de fuir. Tranquillement, Bissonnette va s’approcher des deux dépouilles au sol et leur tirer à bout portant une balle à la tête.

Les hommes rassemblés dans le portique assistent à la scène d’horreur et se mettent à fuir vers l’intérieur du bâtiment.

Alexandre Bissonnette entre et vide une première fois son chargeur en tirant dans le corridor où les fidèles viennent remettre leurs bottes.

Les fidèles, en panique, se ruent dans une petite pièce, certains se cachent derrière une colonne.

Les trois jeunes garçons ont trouvé refuge avec les adultes. Une fillette erre quelques secondes avant de pouvoir se cacher.

Alexandre Bissonnette tire en direction des fidèles, le geste sûr et froid. Stratégiquement, il prend soin de se mettre à l’abri dans le portique pour recharger son arme. Il videra au total quatre chargeurs et rechargera une cinquième fois. Selon la poursuite 48 tirs ont été effectués.

Azzedine Soufiane tente de faire cesser le massacre et se rue violemment sur Bissonnette pour le désarmer. L’épicier est abattu aussitôt. Le tireur va s’acharner sur le courageux fidèle et lui tirer plusieurs autres balles.

Alexandre Bissonnette pénètre ensuite plus loin dans la salle de prière et continue de tirer en direction des fidèles. 

On voit le professeur de l’Université Laval Khaled Belkacemi, étendu au sol, tout près de la petite pièce qui a servi de refuge à des dizaines de fidèles.

19:56. Moins de deux minutes après son entrée dans la mosquée, Bissonnette choisit de fuir. Il court en direction de la rue Isidore-Garon. 

Les fidèles vont rester terrés durant de longues minutes avant d’oser sortir, de crainte que le tireur soit toujours dans la mosquée.

Un fidèle, Saïd Akjour, a suivi le meurtrier jusqu’à la porte. Il ramasse les chargeurs abandonnés au sol. D’autres fidèles appellent le 9-1-1 sur leur téléphone cellulaire.

Pas de deuxième suspect

Mohamed Belkadir était sorti de la mosquée après la prière pour déneiger les marches. Alerté par des passants, il revient à l’entrée des hommes et voit les deux dépouilles de Ibrahima et Mamadou Tannou Barry. Alors qu’il est en communication avec le 9-1-1, M. Belkadir vérifie les signes vitaux des victimes et enlève son manteau pour le déposer sur Mamadou Tannou Barry, toujours vivant à ce moment.

Soudain, Mohamed Belkadir aperçoit deux silhouettes qui courent vers lui. Aveuglé par les phares d’une voiture, il ne reconnaît pas les policiers qui arrivent, arme au poing, et il prend la fuite.

Les policiers vont le pourchasser et procéder à son arrestation, croyant avoir affaire à un tireur. Le terrible malentendu ne sera révélé que le lendemain.

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AVOIR LA VÉRITÉ

Mohamed Labidi, co-fondateur du Centre culturel islamique, a fait le choix de regarder pour être certain d’avoir toute la vérité sur ce qui s’est passé. Il voulait aussi voir les actes héroïques comme celui d’Azzedine Soufiane. «Il a littéralement donné sa vie. D’autres, complètement démunis devant des armes semi-automatiques, ont fait des gestes héroïques.» Mohamed Labidi a été secoué par la détermination «inébranlable» d’Alexandre Bissonnette. «Il n’a pas d’hésitation face à des gens qui crient, face à des gens qui tombent, face au sang qui coule , il n’hésitera jamais», observe M. Labidi, les yeux mouillés par les larmes.

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LA DIFFUSION PUBLIQUE INTERDITE

Le juge François Huot a rendu une ordonnance de non-diffusion des images et a rejeté la demande présentée par un consortium de médias, représenté par Me Jean-François Côté (photo).

Les médias n’auront jamais le droit de diffuser les images de la tuerie à la Grande Mosquée car une telle diffusion est contraire à l’intérêt public et «compromet gravement la bonne administration de la justice», estime le juge François Huot de la Cour supérieure.

Le juge François Huot a rendu une ordonnance de non-diffusion des images et a rejeté la demande présentée par un consortium de médias, dont Le Soleil, qui souhaitait avoir accès à certaines images captées par les caméras de surveillance du Centre culturel islamique, le soir du 29 janvier 2017.

La Couronne et la défense s’opposaient à la diffusion de toute image, soulignant leur impact traumatisant pour les victimes et les risques d’inspirer d’autres tireurs ou de nourrir la propagande des groupes radicaux.

Après avoir entendu la preuve de la poursuite, notamment le témoignage d’une psychiatre et d’un criminologue, le juge François Huot a été convaincu sans l’ombre d’un doute de l’importance d’écarter une diffusion. «Le droit à la sécurité des victimes survivantes, des familles endeuillées, de la communauté musulmane et de la population en général l’emporte largement en l’espèce sur le droit à la liberté d’expression et plus particulièrement sur le droit collectif du public à prendre connaissance du contenu des enregistrements vidéo», conclut le juge Huot.

Les victimes et leurs proches, déjà aux prises avec des graves séquelles psychologiques, risquent fort probablement une revictimisation «extrêmement importante», note le juge, à la suite d'une éventuelle diffusion d’images.

Le juge dit ne pas pouvoir écarter un possible effet de contagion causé par les images. «Il importe, aux yeux du tribunal, de préserver notre population et plus particulièrement ses membres les plus jeunes et les plus influençables contre un tel effet pervers [de contagion]», explique le juge.

Le public, dit le juge, n’a pas besoin de visionner ces images pour se faire une idée de l’ampleur des crimes commis et comprendre la peine qui sera éventuellement imposée.

La proposition de la Couronne de permettre aux journalistes de décrire les enregistrements vidéo est raisonnable, estime le juge. Ainsi, dit-il, le public aura accès à toute l’information soumise au tribunal lors des représentations sur la peine.

«La transparence judiciaire n’exige aucunement que l’on soumette le public à des images pouvant générer un sérieux préjudice psychologique à certains de ses membres ou inciter une fraction de ceux-ci à poser des gestes qui nuiront à la bonne administration de la justice ou à l’intérêt public», tranche le juge.

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LES PARLEMENTAIRES EN ACCORD AVEC LA DÉCISION

Tous les partis politiques à l’Assemblée nationale ont réagi en peu de mots à la décision rendue par le juge François Huot qui interdit aux médias la diffusion d’images de la tuerie de la Grande Mosquée de Québec.

Chez les libéraux, le ministre responsable de la Capitale-Nationale, Sébastien Proulx, a dit simplement qu’une telle décision avait du sens. Même son de cloche du côté de la CAQ, où François Legault, en une phrase, a répondu qu’il appuyait la décision rendue. 

Au Parti québécois, on s’est contenté de dire qu’on ne commenterait pas une décision de la Cour. 

«On vit dans un environnement médiatique parfois qui a tendance à devenir toxique. Les exigences de marché, commerciales l’emportent sur les considérations éthiques, malheureusement. Alors c’est peut-être plus prudent, la décision qui a été prise», a enfin réagi le député Amir Khadir, de Québec solidaire. Jean-Frédéric Moreau