Au centre, on voit le visage de Champlain imaginé par l’artiste Jérémie Giles.

Le faux visage de Champlain

CHRONIQUE / L’artiste peintre et sculpteur Jérémie Giles de Jonquière s’indigne encore une fois que le buste en bronze de Samuel de Champlain dévoilé lors de l’inauguration du pont du même nom à Montréal soit encore une fausse image.

« C’est innacceptable de continuer à associer une image qu’on sait fausse à celui qui devrait être reconnu comme le père du Canada. C’est Champlain qui a jeté les bases du Canada qu’on connaît aujourd’hui et nous n’avons pas besoin de cette fausse image sur ce pont. C’est une insulte à l’intelligence », a dénoncé le peintre que j’ai rencontré dans une gloriette aménagée dans un sous-bois derrière sa maison.

recherches physionomiques

C’est que Jérémie Giles est un des rares artistes qui a fait des recherches physionomiques pour sculpter une statue et un buste de Samuel de Champlain. « Nous sommes habitués à une fausse image de Champlain qui était représentée par le portrait d’un certain Michel Particelli, un courtisan italien, surintendant des finances sous Louis XIII et Louis XIV. Les historiens continuent d’utiliser cette image qu’on sait fausse depuis 1920 pour représenter ce grand homme », s’insurge Jérémie Giles.

« Je ne lui aime pas la face, ce Particelli, avec ses petites moustaches frisées. L’anthropologue Serge Bouchard est du même avis que moi ; il ne reflète pas l’image qu’on se fait de Champlain », clame-t-il.

L’artiste peintre et sculpteur de Jonquière, Jérémie Giles, se désole qu’on montre encore en 2019 une fausse image de Samuel de Champlain.

Quand Giles a réalisé l’Économusée de Hull en 1997, il voyait la sculpture de Champlain à Ottawa et il se disait qu’il en faudrait une au Québec, car Champlain est le fondateur de la Nouvelle-France, voire le père du Canada.

« J’ai lu ses récits et j’ai fait des recherches pour imaginer à quoi pouvait ressembler Samuel de Champlain. J’ai fouillé les traits morphologiques des habitants de Brouage en France où a vécu l’explorateur. Je l’imagine avec un front dégagé, un nez mi-aquilin, une mâchoire forte, un regard averti, vif et un port militaire. Les Jésuites ont décrit ses cheveux bouclés sur ses épaules et une barbe entretenue. On est loin de la moustache frisée », commente-t-il. « Le visage de Champlain que j’ai réalisé n’est pas sa vraie image, mais c’est la moins fausse », ironise l’artiste originaire de Cambridge, au Massachusetts.

L’art du portrait

Il écrivait, dans une conférence prononcée en 2012 pour le 400e anniversaire du passage de Champlain sur la rivière des Outaouais en 1613 : « L’image physionomique authentique de Samuel de Champlain est aussi inexistante que celles de nombreux personnages de l’histoire et pourtant ! Si les artistes ont réussi à travers les âges à nous faire accepter l’image d’un Christophe Colomb, à titre d’exemple, c’est qu’à défaut de traits physionomiques accessibles, l’art du portrait a réussi à recréer l’effigie de personnes à partir d’éléments de référence tels la description physique rapporté du personnage, la nature des exploits ou des métiers pratiqués, soit l’héritage culturel ou bien l’environnement dans lequel il aurait évolué et en particulier, les traits de caractère rapportés ou détectés par les écrits ».

« Dans le cas de Champlain, on doit composer avec une supercherie qui a malheureusement réussi à déformer notre perception du personnage. Cette image que certains escrocs nous ont présentée comme étant celle de Champlain, était celle de Michel Particelli réalisé en 1654 par l’artiste Moncornet. Cette fausse image nous est apparue lors de sa vente en 1854 », a écrit l’artiste en 2012, « Nous la savons fausse depuis 1920 et c’est encore ce courtisan qui se retrouvera sur le pont qui porte son nom. La fausse image sera encore perpétuée », se désole l’admirateur de Champlain, qui est encore très vif d’esprit à 92 ans.

Ironie du sort, c’est aussi Jérémie Giles qui a réalisé la sculpture du chef algonquin Tessouat (Le Borgne de l’île aux Allumettes) sur les bords de la rivière des Outaouais. Une statue en bronze de plus de huit pieds sur le site du Musée canadien de l’histoire.

Champlain, à titre de géographe, d’explorateur, de cartographe et d’observateur au service du roi, avait rencontré Tessouat à Tadoussac en 1603 à l’embouchure de la rivière Saguenay à l’occasion d’une vaste assemblée de nations sur la Pointe-aux-Alouettes. Jérémie Giles a imaginé le visage Tessouat à partir de la génétique des Algonquins en considérant que le chef était borgne. Champlain avait retrouvé le Borgne de l’Île aux Allumettes en 1613 sur la rivière des Outaouais.