Michael Kovrig lors d'une entrevue enregistrée à Hong Kong, le 28 mars 2018

Le Canadien arrêté en Chine aurait violé la loi sur les ONG

PÉKIN, Chine — Le ministère chinois des Affaires étrangères a assuré mercredi ne rien savoir de la détention d’un ancien diplomate canadien, tout en prévenant que l’organisation pour laquelle il travaillait, l’International Crisis Group, n’était pas enregistrée en Chine et que tout travail dans ce pays serait donc illégal.

«Une fois que son personnel s’est engagé dans des activités en Chine, elle a déjà violé la loi», a déclaré un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Lu Kang, lorsqu’il a été questionné concernant le cas de Michael Kovrig lors d’une conférence de presse quotidienne.

M. Kovrig est un analyste basé à Hong Kong. Son patron dit qu’il a été arrêté lundi soir par le Bureau de la sécurité de l’État chinois à Pékin.

«Je n’ai pas d’informations à vous fournir, a déclaré M. Lu à propos de M. Kovrig, un ancien diplomate canadien en Chine et ailleurs. (...) Les départements concernés de la Chine vont certainement s’en occuper conformément à la loi.»

La détention de M. Kovrig survient après que le Canada eut arrêté le 1er décembre la directrice financière de la firme technologique Huawei Technologies, alors qu’elle changeait d’avion à Vancouver.

De nombreux citoyens chinois se réjouissaient mercredi de la décision d’un tribunal canadien de libérer sous caution Meng Wanzhou.

Les autorités canadiennes ont arrêté Mme Meng à la demande des États-Unis, qui accusent Huawei d’avoir utilisé une société-écran à Hong Kong pour vendre du matériel à l’Iran, en violation des sanctions imposées par les États-Unis. Ils allèguent que Mme Meng et Huawei ont induit les banques en erreur à propos des relations commerciales de la société en Iran.

Après trois jours d’audience, un juge de la Colombie-Britannique a accordé mardi une caution de 10 millions $ CAN, mais a imposé à Mme Meng de porter un bracelet électronique à la cheville, de rendre ses passeports, de rester dans la région de Vancouver et de s’en tenir à l’une de ses deux maisons dans la ville entre 23 h et 6 h.

Son cas a suscité un élan de soutien sur les médias sociaux pour elle et son entreprise, basée à Shenzhen, dans le sud de la Chine.

Mme Meng a nié les allégations des États-Unis par l’intermédiaire de son avocat devant le tribunal, en promettant de les combattre si elle était extradée pour faire face à des accusations aux États-Unis.

M. Lu, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, a répété la demande de la Chine pour la libération immédiate de Mme Meng, dont le père a fondé Huawei, une société privée ayant des liens étroits avec le gouvernement et l’armée chinois.

Alors que sa libération sous caution faisait la une des journaux chinois, la plupart des médias n’ont pas signalé la détention de M. Kovrig. Le Global Times, un journal très proche du Parti communiste, faisait exception en évoquant les reportages des médias étrangers sur son arrestation.

Rob Malley, le président de l’International Crisis Group basé à Bruxelles, croit que M. Kovrig était à Pékin pour un voyage personnel et absolument pas pour dans un but illégal ou pour nuire à la sécurité nationale de la Chine.

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Des policiers montent la garde à l'extérieur de l'ambassade canadienne à Pékin, mercredi.

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MICHAEL KOVRIG, «UN PION»

PÉKIN - L’ex-diplomate canadien Michael Kovrig, arrêté lundi à Pékin, est sans doute devenu un «pion» dans une querelle mêlant Canada, États-Unis et Chine, selon un scénario qui n’est pas inédit, dénoncent des proches.

M. Kovrig a été interpellé neuf jours après que le Canada eut arrêté la directrice financière du géant chinois des télécoms Huawei, Meng Wanzhou, à la demande des États-Unis, qui l’accusent d’une fraude visant à contourner les sanctions américaines contre l’Iran.

La Chine a prévenu à plusieurs reprises que le Canada s’exposait à de «graves conséquences» dans cette affaire.

Ni Ottawa ni Pékin n’ont confirmé que l’arrestation de Kovrig, qui travaille aujourd’hui pour le centre de réflexion International Crisis Group (ICG), était la «conséquence» de l’affaire Meng Wanzhou. Mais des proches du Canadien en sont convaincus: les deux affaires sont liées.

«Il est clair que le gouvernement chinois veut mettre le maximum de pression sur le gouvernement canadien», a estimé Guy Saint-Jacques, un ancien ambassadeur du Canada en Chine, avec lequel Kovrig a travaillé.

Auprès de l’AFP, M. Saint-Jacques souligne un cas similaire, survenu en 2014. Deux employés canadiens d’une ONG chrétienne, Kevin et Julia Garratt, avaient été arrêtés, peu après l’interpellation au Canada d’un ressortissant chinois recherché aux États-Unis dans une affaire de piratage.

«Victime»

Julia Garratt avait été libérée sans être inculpée. Kevin Garratt pour sa part avait été accusé d’espionnage, mais la Chine lui avait permis de quitter son territoire en 2016, quelques mois après que le citoyen chinois, Su Bin, eut accepté de se rendre aux États-Unis et plaidé coupable.

Ottawa est aujourd’hui à nouveau pris en étau entre Washington et Pékin dont les points de contentieux sont nombreux, qu’il s’agisse de leur guerre commerciale ou de cyberespionnage. Et Kovrig va être une «victime» de ces querelles, pour M. Saint-Jacques.

«La Chine entend montrer qu’elle est une superpuissance rivale des États-Unis et que les pays doivent choisir s’ils s’alignent à ses côtés ou du côté des États-Unis», renchérit Shaun Rein, auteur de plusieurs livres sur la Chine, dont «The War for China’s Wallet» (La guerre pour le portefeuille chinois).

«L’ancien diplomate canadien est un pion et va rester coincé sauf si (Meng Wanzhou) est relâchée», ajoute-t-il.

Un juge de Vancouver a ordonné mardi la libération sous caution de Meng Wanzhoug. Elle devra respecter plusieurs conditions: verser une caution de 10 millions de dollars (6,5 millions d’euros), rendre ses deux passeports, résider dans l’une de ses deux propriétés de Vancouver ou encore porter un bracelet électronique.

L’arrestation de Mme Meng a eu lieu le jour même où les présidents américain et chinois convenaient d’une trêve dans leur guerre commerciale, en marge du sommet du G20 à Buenos Aires.

Arrêter un Canadien, «c’est un avantage: le Congrès américain ne va pas s’agiter et crier; les négociations commerciales peuvent se poursuivre, car la Chine adhère toujours à l’accord conclu lors du G20 avec Trump», souligne M. Rein.

L’ONG pas enregistrée

Michael Kovrig était basé à Hong Kong pour International Crisis Group (ICG), travaillant notamment sur des questions de politique étrangère et de sécurité dans la région, en particulier dans la péninsule coréenne.

Mais ICG a fermé son bureau dans la capitale chinoise après que Pékin eut adopté une loi sur les ONG plus restrictive, entrée en vigueur en 2017, visant à mieux contrôler les activités en Chine des organisations étrangères.

Un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Lu Kang, a souligné mercredi qu’ICG n’était pas enregistré en Chine et que ses employés seraient «en violation» de la loi s’ils se livraient à des activités dans le pays.

L’ancien diplomate, qui s’était mis en congé sans solde pour pouvoir revenir en Chine selon ses proches, est décrit par ses amis comme un homme honnête et sympathique.

«Ils ont leur otage et on espère qu’ils vont le relâcher vite», conclut son ami David Zweig, professeur de politique chinoise à l’université de Sciences et technologie de Hong Kong.

Avec AFP