Myrlande Pierre, vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, a rappelé mardi que plusieurs organisations réclament depuis 20 ans une réelle politique de lutte contre le racisme. Elle déplore que les gouvernements successifs n’y aient jamais donné suite.

La plupart des actes haineux pas dénoncés, selon une étude

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse demande au gouvernement du Québec d’élaborer un plan de lutte contre le racisme et la discrimination, dans la foulée d’un nouveau rapport sur les actes haineux commis à l’égard de certaines minorités.

Myrlande Pierre, vice-présidente de la commission, a soutenu mardi en conférence de presse à Montréal que les groupes de défense des droits de la personne et d’autres organisations de la société civile réclament depuis 20 ans une réelle politique de lutte contre le racisme, mais déplore que les gouvernements successifs n’y aient jamais donné suite.

Armés d’un rapport de 319 pages détaillant des actes haineux commis contre des dizaines de personnes — principalement des musulmans et des personnes issues des minorités visibles —, les commissaires soutiennent que le gouvernement du Québec se doit maintenant d’agir. Le rapport cite des entretiens avec 86 personnes qui affirment avoir été victimes d’actes haineux fondés précisément sur la «race», la couleur, l’origine ethnique ou nationale et la religion — alors que la Charte des droits et libertés de la personne du Québec interdit 14 motifs de discrimination.

Houda Asal, une chercheuse qui a participé à l’étude, soutient que ce qui a surtout frappé les auteurs, c’est le sentiment d’exclusion vécu par ces gens nés au Québec ou qui vivent ici depuis 30 ans, qui ont parfois des enfants nés au Québec et qui sentent qu’ils sont encore étrangers ici — qu’ils le seront en fait toujours.

Sur les 86 personnes interrogées par les auteurs du rapport, 72 se sont identifiées comme noires ou arabes, tandis que 51 se sont déclarées de confession musulmane.

Ces témoins ont parlé de harcèlement dans la rue, de crachats, d’agressions physiques ou de vandalisme sur leurs biens. En moyenne, chaque personne interrogée a témoigné de trois actes relevant de la xénophobie ou de l’islamophobie entre 2007 et 2017.

Par ailleurs, 35 % des victimes disent avoir dû changer leurs habitudes de vie à la suite d’actes haineux subis; 78 % des actes subis n’ont toutefois pas été rapportés à une autorité compétente.

«Retournez chez vous»

«Dans un bar [...] C’était un party avec des collègues, avec d’autres amies qui dansaient, raconte un homme arabe de la région de la Capitale-Nationale. Un homme m’a poussé et frappé en me disant : “Retournez chez vous, vous arrivez ici, vous volez nos jobs et nos femmes.”»

Une femme de Montréal qui porte un hijab, mais qui n’est pas issue d’une minorité visible a raconté qu’on lui avait lancé : «L’Halloween, c’est passé depuis deux semaines! Va-t’en en Afghanistan!»

Les sept répondantes portant le hijab évoquent d’ailleurs des agressions relativement graves, survenues parfois plus d’une fois : l’une d’elles rapporte qu’une voiture a foncé sur elle volontairement, une autre a été poussée avec son enfant qu’elle tenait dans ses bras dans les transports en commun, une autre encore a reçu une bouteille en plastique sur la tête dans la rue.

Cette étude menée sur une période de deux ans avait été commandée par le précédent gouvernement libéral dans le cadre de ses initiatives contre la radicalisation. Le premier ministre Philippe Couillard avait également chargé la Commission des droits de la personne de tenir des consultations publiques sur le racisme systémique au Québec, mais devant les critiques de l’opposition et d’experts, il y avait finalement renoncé. Son successeur, le premier ministre François Legault, a déclaré à plusieurs reprises que le Québec n’avait pas de problème de racisme systémique.

Racisme systémique

Quand on lui demande son avis en conférence de presse, Myrlande Pierre est sans équivoque : «Le racisme systémique, ou structurel, existe. Le Québec n’est pas exempt de ce phénomène-là.

«Alors, pourquoi on parle de discrimination ou de racisme systémique? C’est parce qu’on veut aussi des réponses systémiques au phénomène pour s’assurer que les actions gouvernementales soient pérennisées dans le temps, a expliqué la vice-présidente de la commission. Il faut vraiment avoir une vision à long terme [...] et ça passe à travers des politiques publiques, des programmes gouvernementaux.»

Mme Asal rappelle que beaucoup de répondants ont parlé de législations, de politiques gouvernementales et de débats politiques qui, à leur avis, avaient un lien avec les actes haineux dont ils ont été victimes. Les répondants ont notamment évoqué le débat sur les accommodements raisonnables, au milieu des années 2000, et sur la «charte des valeurs» du gouvernement du Parti québécois, en 2013.