La pandémie entraîne des répercussions jusque sur le marché noir et celui de la drogue, alors que la production locale et la consommation de métamphétamine sont à la hausse.
La pandémie entraîne des répercussions jusque sur le marché noir et celui de la drogue, alors que la production locale et la consommation de métamphétamine sont à la hausse.

La pandémie entraîne une hausse de la consommation de méthamphétamine

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Le stress lié à la crise sanitaire et le confinement décrété ce printemps ont mené certaines personnes, plus vulnérables, à se tourner vers les drogues de synthèse avec pour tragique conséquence une augmentation des surdoses.

«La crise de la COVID-19 a créé pour plusieurs un plus grand isolement, souligne Robert Gagnon, intervenant au Centre d’entraide La Boussole de Granby. Dans ces circonstances, c’est la substance intoxicante préférée qui est utilisée plus fréquemment. Pour ceux qui ont arrêté de consommer des psychotropes, le maintien de l’abstinence est plus difficile.»

La pandémie entraîne des répercussions jusque sur le marché noir et celui de la drogue, alors que la production locale et la consommation de métamphétamine sont à la hausse.

«En raison de la pandémie, les routes d’approvisionnement en cocaïne et en héroïne, qui proviennent principalement d’Asie ou d’Amérique du Sud, ont été perturbées. Ça fait en sorte que les prix ont doublé, explique Nicolas Bédard, directeur du Centre L’Envolée, à Shefford. En conséquence, les gens qui s’adonnent au trafic se sont tournés vers la production locale de métamphétamine.»

«Ça ne prend pas un grand diplôme pour pouvoir le faire, poursuit le président de la Coalition des organismes communautaires en dépendance. De plus, ce qu’on retrouve dans la rue peut être mélangé avec du fentanyl, ça s’appelle de l’héroïne mauve. Et puis, les doses ne sont jamais égales d’une batch à l’autre: personne ne peut savoir ce qu’elles vont contenir d’une fois à l’autre.»

Résultat, la consommation de ces produits locaux de moindre qualité est à la hausse, entraînant dans son sillage une augmentation de la dépendance et des surdoses mortelles.

Une tendance qui s’observe nettement à L’Envolée. «Les gens qui nous arrivent consomment beaucoup moins de cocaïne et beaucoup plus de crystal meth, décrit M. Bédard. C’est vraiment marqué chez nous. Malheureusement, la méthamphétamine fait beaucoup plus de ravages.»

Cela a pour effet de modifier le type d’interventions réalisées auprès de la clientèle en désintoxication qui fréquente les centres de traitement des dépendances. «Les problématiques de santé mentale et les états psychotiques sont beaucoup plus fréquents. Ça peut prendre un mois avant que la personne ne retrouve son état normal», illustre le directeur de L’Envolée.

À cela s’ajoutent divers problèmes de santé, des problèmes de dentition et de gencives.

Nicolas Bédard est directeur du Centre L’Envolée, à Shefford.

La région au coeur de la production

«On sait quand même qu’en Estrie et en Montérégie, il y a énormément de laboratoires clandestins. Certaines perquisitions réalisées au cours des dernières années ont mené à la découverte de certains grands laboratoires, dont le plus gros à avoir été démantelé, rappelle Nicolas Bédard. Malheureusement, on peut donc conclure que la région est encore un haut lieu de production, et donc de consommation, de métamphétamine.»

Une étude menée par 80 chercheurs à travers le monde s’est attardée à la quantité de résidus de drogues retrouvés dans les eaux usées de 120 villes de 37 pays d’Amérique du Nord et d’Europe sur une période de sept ans.

Les villes de Granby et de Montréal ont fait partie de l’échantillonnage sur une période d’une semaine. Comme elles représentent les seules villes au Canada à avoir fait partie de l’étude, il ne faut pas toutefois conclure que c’est là qu’il s’y consomme le plus de métamphétamines au pays, voire dans le monde, contrairement à ce qu’avaient affirmé certains médias à l’époque de la parution des conclusions de la recherche.

Il n’en demeure pas moins que, comparée à d’autres villes, Granby présentait un indice de consommation plus élevé de métamphétamines. Cela pourrait être simplement dû au fait qu’il s’y produit beaucoup de cette substance.

Viviane Yargeau est professeur agrégée au Département de génie chimique de l’Université McGill.

«Certaines drogues qu’on suit, comme le cannabis, on est capable de voir que la substance a été métabolisée et modifiée par l’organisme. Dans le cas de la métamphétamine, on ne peut suivre que la drogue telle qu’elle, alors on ignore si elle a été consommée ou pas, explique Viviane Yargeau, professeure agrégée au Département de génie chimique de l’Université McGill, qui a contribué à l’étude. De ce fait, si on se trouve dans un secteur où la drogue est produite ou manipulée, la présence de cette drogue dans les eaux usées peut être plus forte.»

Bien que Granby se soit retirée de l’étude, les échantillonnages se poursuivent toujours. À terme, Mme Yargeau est d’avis que le processus de recherche pourrait trouver une application concrète et permettre aux autorités de la santé publique d’identifier les zones chaudes où se consomment certaines drogues avant même que ne surviennent des surdoses.

Décriminaliser ou pas

Face à la hausse alarmante des surdoses liées à la consommation d’opioïdes au pays, particulièrement dans les provinces de l’Ouest la directrice nationale de la Santé publique au Canada, Dre Theresa Tam, a lancé un débat sur une potentielle décriminalisation de certaines drogues dures.

Selon elle, les surdoses sont d’abord un enjeu de santé publique avant d’en être un de sécurité publique, ajoutant que la criminalisation des consommateurs ne les aide pas toujours à se sortir de l’enfer de la drogue.

Invité à réagir, Nicolas Bédard émet toutefois quelques réserves et nuances, mentionnant que la décriminalisation serait un «couteau à deux tranchants».

«D’une part on viendrait éliminer la judiciarisation pour possession simple, ce qui en soi est une bonne chose. Par contre, on viendrait banaliser un peu plus la consommation de drogue qui cause des décès par milliers, qui a des effets secondaires dévastateurs et qui de plus en plus cause des drames familiaux qu’on n’avait pas jusqu’ici. Nous préfèrerions que le processus judiciaire ouvre la voie à des traitements et/ou suivie pour vaincre la dépendance. Offrir le choix aux gens accusés de s’engager dans un processus d’aide qui conduirait au retrait des accusations ou, s’ils ne souhaitent pas changer, faire face aux peines prévues dans le Code criminel.»