Le jeune homme ne s’en cache pas, il a honte de vivre dans un centre d’hébergement pour personnes âgées non autonomes.
Le jeune homme ne s’en cache pas, il a honte de vivre dans un centre d’hébergement pour personnes âgées non autonomes.

La mère d’Alexei veut le libérer de sa «cloche de verre»

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Depuis 14 mois, les journées de Sophie Tremblay débutent à 5h30 et se terminent vers 23 heures. Après sa journée de travail dans une usine, elle cuisine le repas du soir qu’elle apporte dans un CHSLD de Granby où vit son fils de 21 ans, Alexei. Pour le jeune homme, qui vit encore avec des séquelles d’une violente agression armée, la compagnie de sa mère et de son père constitue la seule visite qu’il reçoit depuis des mois.

Le 9 juin 2019, vers 22h, la vie d’Alexei a complètement basculé. Alors qu’il se trouvait chez son père, rue Claudette à Granby, le jeune homme a été poignardé à plusieurs reprises par des individus qui s’étaient introduits chez lui. Son père avait également subi des blessures lors de cette agression à l’arme blanche.

«C’était un vrai film d’horreur», avait alors décrit un voisin chez qui la victime était parvenue, non sans peine, à aller chercher de l’aide.

Une enquête sur cette tentative de meurtre a été aussitôt ouverte pour déterminer qui étaient les assaillants d’Alexei, connu des policiers pour avoir eu quelques démêlés avec la justice. Ce n’est qu’en juillet dernier que trois suspects ont finalement été appréhendés par la Sûreté du Québec.

Deux d’entre eux, Marc-André Patenaude, 28 ans, de Sherbrooke, et Jimmy Boulet Pomerleau, 36 ans, de Granby, ont été accusés d’introduction par effraction, de voies de fait graves et de voies de fait causant des lésions en lien avec la soirée du 9 juin 2019.

Le 9 juin 2019, vers 22h. Le moment où la vie d’Alexei a basculé. Alors qu’il se trouvait chez son père, rue Claudette à Granby, le jeune homme a été poignardé à plusieurs reprises par des individus qui s’étaient introduits chez lui.

Long rétablissement

Pendant que l’enquête suivait son cours, Alexei, lui, luttait pour sa vie.

L’agression à l’arme blanche a provoqué chez lui de sérieuses blessures neurologiques. Une fois hors de danger, il a dû tout réapprendre, y compris à respirer, à manger et à parler, rapporte sa mère Sophie Tremblay. «C’est comme si sa vie s’était effacée», lâche-t-elle.

Le jeune homme tente de réapprendre à marcher, mais impossible de prévoir s’il en sera un jour capable sans aide.

En avril, Alexei a quitté le centre de réadaptation pour être relocalisé dans un CHSLD de Granby, puis dans un autre. C’est à ce moment-là qu’il est tombé «en mode parking», selon sa mère.

«Ces endroits-là n’offrent pas les services dont il a besoin. Les physiothérapeutes et les ergothérapeutes s’occupent de personnes âgées non autonomes, pas de jeunes qui se remettent de blessures, déplore-t-elle. Et les physiothérapeutes du privé qui pourraient lui faire sa réadaptation ne veulent pas venir en CHSLD parce qu’ils disent qu’il y a déjà des professionnels sur place. »

Alexei essaie de travailler son équilibre; il utilise également les poids que sa mère lui a apportés pour se muscler le haut du corps. Tout ça l’a tout de même rendu vulnérable, estime Mme Tremblay. «C’est de soins dont il a besoin, pas de pilules ou de cabarets.»

«Ce n’est pas une vie»

Le plus difficile demeure l’isolement que vit Alexei en demeurant dans un CHSLD. Plusieurs de ses amis sont disparus dans la brume depuis l’agression.

Outre sa mère, le père d'Alexei lui rend aussi visite quelques jours par semaine, le temps de quelques heures.

«Je m’ennuie ici, confirme le principal intéressé. Je n’ai personne avec qui parler, sauf peut-être un préposé de mon âge. Souvent, je me fais dire qu’on n’a pas le temps de me parler», déplore-t-il.

«Je trouve ça cruel. Des fois, il m’appelle et il me dit qu’il s’ennuie, ajoute Mme Tremblay. Ça joue sur son moral.»

Le jeune homme ne s’en cache pas, il a honte de vivre dans un centre d’hébergement pour personnes âgées non autonomes. «Je n’étais pas censé me retrouver ici, allègue-t-il. Avant, je courais, j’allais au gym; là, je me retrouve en chaise roulante.»

«Un jeune de 21 ans devrait vivre avec des jeunes de son âge, renchérit sa mère. Mais lui, il vit dans une cloche de verre depuis un an et deux mois. Il y a des soirs où j’ai le coeur gros, j’ai l’impression de l’abandonner quand je quitte le CHSLD.»

Pour Sophie Tremblay, ce type d’établissement n’est pas «un environnement pour lui ni un environnement pour personne». «Ça ne rencontre pas mes valeurs, mentionne-t-elle à plus d’une reprise durant l’entrevue. Ce n’est pas humain, la nourriture n’est pas bonne. Ce n’est pas une vie d’être ici.»

Campagne de sociofinancement

Sophie Tremblay rêve de pouvoir redonner un semblant de vie normale à son fils, ne serait-ce qu’en lui permettant de venir passer quelques heures chez elle, en soirée ou au cours de la fin de semaine et d’y recevoir des amis.

Pour ce faire, elle aurait besoin d’adapter sa maison et de doter celle-ci d’une rampe d’accessibilité pour son fauteuil roulant.

«En ce moment, il faut être deux pour le monter en haut des quelques marches pour rentrer dans la maison. Je n’ai pas toujours d’aide et je ne veux pas devoir appeler des gens chaque fois pour faire rentrer Alexei chez lui», explique Mme Tremblay.

Or, allègue-t-elle, le jeune homme n’est pas admissible à une aide financière du programme provincial d’adaptation du domicile parce qu’il n’est pas propriétaire de la demeure. De plus, la demande d’indemnisation d’Alexei au fonds d’Indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) aurait été initialement refusée; Mme Tremblay et son fils ont réclamé une révision de la décision avec l’aide d’un avocat.

«Je veux sortir Alexei de cette place-là, plaide-t-elle. J’aimerais lui apporter un peu de joie de vivre à la maison. Si j’étais riche, ça ne serait pas un problème», indique la Granbyenne, qui a ravalé son orgueil et lancé une campagne de sociofinancement, le 28 août dernier. Depuis, une somme de 2200$ a été amassée sur l’objectif de 25 000$.

«Tout ça, je fais ça pour aider Alexei, mais aussi pour moi, confie Sophie Tremblay. Autrement, ce serait d’accepter l’inacceptable.»