Les syndiqués de l’ABI se prononceront lundi sur l’offre déposée par la direction de l’usine, la semaine dernière.

Jour J à l’ABI

Trois-Rivières — Le lockout à l’Aluminerie de Bécancour, qui s’étire depuis 14 mois, prendra-t-il fin lundi? Les 1030 syndiqués de l’usine sont appelés à se prononcer sur la dernière offre patronale, déposée dans un coup de théâtre la semaine dernière, alors que la direction avait mis fin aux négociations, quelques semaines plus tôt.

Tout en menant à bien leur journée de travail, plusieurs intervenants et élus de la région surveilleront assurément du coin de l’œil ce qui ressortira de cette assemblée. «Je ne fais pas de pronostic, seulement des souhaits, parce que ce conflit est long et problématique pour l’économie de la région, lâche Jean-Guy Dubois, maire de Bécancour. J’ai peu d’informations, je ne sais pas si l’offre est valable, mais j’espère juste qu’elle est assez intéressante, parce que si les employés la refusent, il va arriver quoi? On ne le sait pas.»

Le manque d’information, c’est ce qui semble agacer le plus le premier magistrat, qui s’inquiète du sort des familles des employés de l’ABI, mais également de celui des autres travailleurs de la région affectés par ce conflit: les sous-traitants. «Ces entreprises ont la langue longue, poursuit M. Dubois. Si ça ne passe pas, ils vont peut-être perdre des employés. C’est tellement majeur sur ces entreprises-là, et sur la municipalité aussi, ça a des impacts.»

«Je souhaite sincèrement que ça marche»

M. Dubois n’est pas le seul élu qui trépigne d’impatience à Bécancour. Le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel, est également aux premières loges du conflit de travail depuis janvier 2018. S’il pèse ses mots sur ce qu’il espère comme résultat du vote de lundi, il ne cache pas qu’il a hâte que la situation revienne à la normale.

«Je souhaite sincèrement que ça marche, souligne-t-il. Ça faisait 14 mois depuis la dernière proposition et je crois qu’il y a quelque chose de concret, là. Je ne suis pas dans la peau des travailleurs, mais je leur demande de réfléchir et de prendre leur décision en fonction de leur situation et de leurs besoins. Et je leur souhaite d’être en paix avec la décision qu’ils vont prendre.»

«Quel que soit le résultat, je vais toujours travailler pour essayer de relancer l’entreprise, qu’il y ait une entente avec les travailleurs, mais les travailleurs ont une chance demain (lundi) de mettre fin au conflit», ajoute-t-il.

La pérennité, nerf de la guerre?

L’offre déposée et dévoilée publiquement par la direction de l’ABI, il y a précisément une semaine, propose une augmentation salariale moyenne de 2,55 % par année pendant six ans. La direction garantit en outre qu’aucune mise à pied ne sera faite, mais qu’elle abolira la centaine de postes qui ont été laissés vacants par des employés qui ont quitté l’entreprise au cours des 14 derniers mois. Si ces propositions sont intéressantes, estime le professeur titulaire en relations de travail à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Jean-Claude Bernatchez, elles ne garantissent selon lui aucunement la pérennité des emplois dans l’avenir.

«On ne sait pas quelle place occupe la sous-traitance dans la stratégie de la direction pour améliorer la rentabilité de l’usine, souligne-t-il. Alors je crois que le vote va dépendre du message du syndicat sur la pérennité. Si les travailleurs ont l’assurance que leurs emplois sont bien protégés, je pense qu’ils peuvent être portés à accepter l’offre.»

Le lockout à l'ABI dure depuis 14 mois.

Le professeur émet toutefois un bémol à ce chapitre, étant donné les précédents établis au fil de l’histoire par l’industrie de l’aluminium au Québec. «À chaque fois que l’industrie dit qu’elle veut investir dans ses usines, elle coupe des emplois. Déjà sous le premier ministre Taschereau, en 1920, plusieurs milliers d’emplois avaient été perdus en dedans de sept ou huit ans, après que l’industrie eut annoncé des investissements majeurs. Alcoa dit qu’elle veut investir dans ABI - ce qui est normal, l’usine a 30 ans -, mais veut également couper 120 à 140 emplois (les postes laissés vacants pendant le conflit, NDLR). C’est le drame de l’industrie de l’aluminium au Québec: on coupe des emplois quand on modernise les usines.»

Sur la question de la pérennité des emplois, Donald Martel estime pour sa part que les garanties offertes par la direction de l’ABI sont suffisantes.

«Si le prix à payer, ce sont les 100 emplois qui ne seront pas remplacés, parce que l’entreprise veut améliorer sa rentabilité, si personne ne perd sa job et qu’il y a des augmentations de salaire, je pense que ça vaut la peine. Mais c’est une décision qui appartient à chacun des individus qui vont voter lundi», ajoute-t-il.

Dans l’offre déposée par la direction de l’ABI, cette dernière reste muette sur le régime de retraite - ce qui était un des deux principaux points en litige avant le déclenchement du lockout. L’autre point alors en litige était le respect du critère de l’ancienneté dans les mouvements de main-d’œuvre. Là-dessus, la direction d’ABI précise dans son communiqué que son offre prévoit «une réorganisation du travail qui respecte l’ancienneté» et qui n’inclut aucune mise à pied. Toutefois, elle ajoute que son offre lui procure aussi «de la flexibilité», comme elle souhaite, et permettra d’améliorer la productivité à l’aluminerie. Or, elle ne précise pas de quelle façon elle compte obtenir cet accroissement de la productivité et de la souplesse.

Le syndicat mécontent

Du côté syndical, le président de la section locale 9700 du syndicat des Métallos, Clément Masse, a déjà laissé entendre que cette offre était même pire que l’offre finale que les travailleurs avaient rejetée en décembre 2017 - ce qui avait mené au déclenchement du lock-out en janvier 2018.

«Ça n’a rien à voir avec l’offre qu’ils nous ont fait au mois de décembre. C’est une offre qui implique de nombreuses concessions supplémentaires de l’offre finale», avait-il commenté, lundi dernier, lorsqu’il avait reçu cette offre.

M. Masse n’a pas voulu dire publiquement s’il recommanderait l’offre à ses membres ou s’il resterait neutre. «On va présenter l’offre de l’employeur et je réserve mes positions pour l’assemblée, pour mes membres. Je ne ferai pas ça dans les médias avant de rencontrer mes membres.»

Interrogé à savoir s’il excluait la possibilité de déposer une contreproposition à l’offre de la direction, M. Masse avait indiqué que ce sont ses membres qui en décideront. «Je n’exclus rien. On va parler à nos membres et on va décider en fonction de nos assemblées générales.»

-Avec La Presse Canadienne