John Paris Jr est soulevé par ses joueurs des Riverains du Richelieu après qu’ils eurent remporté la Coupe Air Canada face aux Hounds de Notre-Dame, en 1987.

John Paris Jr ou l’épopée du premier entraîneur-chef noir

Au hockey sur glace, les entraîneurs-chefs noirs ne sont pas légion. Un seul, Dirk Graham, a occupé ce poste dans la LNH et seulement pour 59 matchs avec les BlackHawks de Chicago en 1998-1999. Natif de Nouvelle-Écosse, mais ayant passé une bonne partie de sa vie au Québec, John Paris Jr avait auparavant ouvert le chemin, une carrière qui avait débuté au hockey mineur à Sorel jusque dans les rangs professionnels, où il a remporté la Coupe Turner, emblème de la suprématie de la défunte Ligue internationale de hockey (LIH), à la tête des Knights d’Atlanta en 1994.

«La plupart des jeunes préfèrent jouer au hockey, mais moi, mon père m’avait implanté l’idée d’être entraîneur à un très jeune âge. On regardait les matchs à la télé deux fois par semaine et j’avais le droit de rester debout plus tard. Mon père voulait que je voie le hockey autrement que seulement en jouant», raconte Paris, maintenant âgé de 73 ans, en entrevue téléphonique avec Le Soleil de son domicile de Fort Worth, au Texas. Le paternel, John Paris Sr, était entraîneur au baseball, mais jouait aussi au hockey dans les ligues de garage. «Il m’a enseigné comment patiner à l’âge de deux ans», se souvient-il.

Débuts à Sorel

Outre son père, Paris attribue aussi à Charlemagne Péloquin, ancien directeur des loisirs de Saint-Joseph-de-Sorel, de lui avoir donné le goût de devenir entraîneur. C’était en 1969. La maladie avait mis fin à la carrière de joueur de hockey de Paris et Péloquin lui avait dit qu’il construisait un nouvel aréna et qu’il aurait besoin de lui pour entraîner les jeunes au hockey. «Je lui avais dit qu’il n’y avait aucun entraîneur noir, mais il m’avait répondu : «John, je ne cherche pas un Noir ou un Blanc, je cherche un entraîneur!»

Ainsi a commencé la grande odyssée de John Paris Jr derrière les bancs de plusieurs équipes de hockey. «Charlemagne m’a toujours demandé une chose : il voulait de l’enseignement, pas juste de la motivation. J’ai entraîné au niveau midget AA, midget CC. J’ai toujours été gâté, car à l’époque, Sorel était une vraie pépinière de bons joueurs», se souvient-il.

C’est aussi à cette époque que Rodrigue Lemoine faisait la pluie et le beau temps comme entraîneur des Éperviers de Sorel dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ). «Je suis vite devenu l’espion de Rodrigue! Il se servait de moi pour aller faire du dépistage dans les autres équipes. Je me souviens d’être allé à Québec voir jouer Pierre Larouche avec les Remparts. J’avais dit à Rodrigue que c’était un joueur extrêmement talentueux, mais qu’il faudrait le laisser jouer comme il voulait. Il ne fallait pas que le coach essaie de changer son style, car c’était un artiste!» explique Paris. Suivant les conseils de Paris, Lemoine a transigé pour obtenir les services de Larouche, cédant en retour le défenseur Luc Loiselle. Deux ans plus tard, Larouche allait être un choix de première ronde des Penguins de Pittsburgh et allait marquer 395 buts dans la LNH, dont deux saisons de 50 buts.

La Coupe Turner

Après quelques saisons au niveau midget AAA avec les Riverains du Richelieu, Paris est passé dans la LHJMQ en 1987-1988 avec les Draveurs de Trois-Rivières, puis les Bisons de Granby et les Lynx de Saint-Jean. Quand il a quitté les Lynx, c’était pour répondre à l’appel des Knights d’Atlanta, le club-école du Lightning de Tampa Bay dans la Ligue internationale, qui étaient à la recherche d’un entraîneur pour éventuellement prendre la relève de Gene Ubriaco.

«Le subterfuge qu’ils avaient employé, c’est de m’envoyer diriger les Fire Ants d’Atlanta dans la Ligue de roller-hockey. Pendant ce temps, je me promenais et je faisais aussi du dépistage pour les Knights. Personne ne se méfiait de ce petit homme de couleur dans les arénas! On me prenait pour un fan», se souvient-il.

Il a éventuellement pris la relève d’Ubriaco et dirigé les Knights, l’équipe de hockey d’une ville où la population noire est très importante. «Mais malgré tout, nos partisans étaient surtout des Blancs. Ça a très bien été à Atlanta, surtout que j’ai remporté la Coupe Turner dès ma première année. On a commencé à attirer les gens de couleur quand je suis arrivé derrière le banc. Et quand on a gagné la Coupe, plus personne n’avait le droit de dire du mal de moi!» illustre celui qui a adoré ses trois saisons à Atlanta.

«Quand on a gagné la Coupe Turner, David Berkman, l’un des copropriétaires de l’équipe, m’a dit merci. Je lui dis, non, c’est moi qui te remercie de m’avoir engagé, de m’avoir donné l’opportunité de gagner la Coupe. Il m’a répondu que si je n’avais pas gagné, probablement que beaucoup de Noirs n’auraient pas eu l’opportunité de devenir entraîneurs pendant des années. Moi, je n’y avais jamais pensé. Je ne me voyais pas comme un coach noir, je me voyais avant tout comme un coach», conclut Paris.

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DES INSULTES...JUSQU'AUX MENACES DE MORT

Même si John Paris Jr préfère de beaucoup parler des aspects positifs de sa carrière d’entraîneur au hockey junior et professionnel, il est obligé d’avouer qu’il s’est parfois frotté au racisme et à des individus étroits d’esprit qui croyaient qu’un noir n’avait pas sa place derrière le banc d’une équipe de hockey.

«À mes débuts dans le Midget AAA, ça a été très difficile», a-t-il avoué. En plus de lui derrière le banc, son équipe alignait alors un autre joueur noir, soit le futur attaquant des Nordiques de Québec et des Capitals de Washington Réginald Savage qui allait plus tard rejoindre Paris à Atlanta. «L’équipe nous traitait bien, chez nous ça allait bien, mais à certains endroits, on se faisait lancer des bouteilles, on se faisait cracher dessus. On s’en prenait à toute l’équipe, dont les membres étaient pourtant presque tous blancs. À certains endroits, nos propres partisans devaient nous protéger» se souvient-il.

Paris n’a cependant que de bons mots pour Atlanta et le sud des États-Unis. C’est plutôt lors du passage des équipes qu’il a dirigées dans le Midwest ou quand il a joué pour les Knights de Knoxville, au Tennessee, qu’il a vécu des situations qui ne seraient plus acceptées aujourd’hui. «À Knoxville, on m’obligeait à vivre dans le quartier noir... Comme entraîneur, j’ai eu des menaces de mort, j’ai reçu des lettres haineuses et j’ai même dû avoir la protection de la police 24 heures sur 24, sept jours sur sept en Ohio et dans le Wisconsin...»

Il raconte cet incident plutôt intense survenu un soir où la police l’avait avisé que certaines personnes avaient été jusqu’à menacer d’attenter à sa vie. «La police m’avait dit de ne pas me présenter au match, car des gens allaient m’assassiner! J’avais répondu que j’allais mourir, car personne n’allait m’empêcher de «coacher» un match de hockey! On a gagné ce soir-là...», poursuit-il.

«Mais tu sais, au-delà de tout ça, ma carrière dans le hockey, ça a été une expérience très positive. Plusieurs joueurs qui ont joué contre moi sont ensuite devenus mes amis, plusieurs joueurs contre qui j’ai dirigé sont ensuite devenus mes joueurs. Ce sont des liens qui se tissent et qui durent toute la vie!»

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LE QUÉBEC, LE «CHEMIN DE FER CLANDESTIN» DES HOCKEYEURS NOIRS

Pour John Paris Jr., le Québec était dans les années ‘60 le «chemin de fer clandestin» des hockeyeurs noirs, qui y trouvaient des équipes et des partisans beaucoup plus sympathiques aux joueurs afro-américains qu’ailleurs au Canada et aux États-Unis.

Né en Nouvelle-Écosse comme Willie O’Ree, le premier noir à avoir joué dans la LNH, Paris aboutit lui aussi assez rapidement dans la Belle Province. «Beaucoup de joueurs noirs comme O’Ree et Stan Maxwell, qui sont allés jouer avec les As de Québec, ont choisi de s’établir ici. Le Québec, c’était un peu notre «underground railroad»! On était beaucoup mieux traités là-bas», lance Paris en faisant référence au réseau de routes clandestines utilisé par les noirs pour se réfugier au nord des États-Unis et au Canada à l’époque où l’esclavage était encore en vigueur dans le sud des États-Unis.

«Moi, c’est Scotty Bowman qui est venu me recruter à 16 ans pour le camp des Canadiens Junior. Six équipes m’avaient contacté, mais le seul qui est venu me rencontrer en personne, c’est M. Bowman», poursuit-il. Au niveau Jr., Paris a porté les couleurs des Braves de Maisonneuve, des As Jr. de Thetford Mines et des As Jr. de Québec avant de faire le saut chez les professionnels avec les Knights de Knoxville. 

Cependant, comme Willie O’Ree qui avait caché durant une bonne partie de sa carrière le fait qu’il était légalement aveugle d’un oeil, John Paris Jr. dissimulait lui aussi un problème de santé sérieux à ses entraîneurs et à ses coéquipiers depuis qu’il évoluait dans les rangs junior. «Je jouais malgré une maladie intestinale sérieuse qui me donnait d’intenses douleurs. Ça faisait longtemps que j’avais ça, j’ai eu ça tout le long de mon stage junior», se souvient-il.

Une fois Paris rendu à Knoxville, avec la filiale des Flyers de Philadelphie dans la défunte Ligue Eastern, la douleur était cependant devenue insoutenable. «Je n’étais plus capable de performer. Le médecin m’a diagnostiqué un cancer et une maladie intestinale et j’ai dû cesser de jouer pour me faire traiter. Après huit opérations, j’ai compris que c’était la fin de ma carrière de joueur de hockey. Mais c’était un mal pour un bien: c’était aussi le début de ma carrière d’entraîneur!» 

Plutôt que de suivre les Knights d’Atlanta, qui ont déménagé à Québec en 1996 pour devenir les Rafales, John Paris Jr a préféré faire le saut dans la Ligue centrale derrière le banc du Whoopee de Macon.

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IL NE CROYAIT PAS EN L'AVENTURE DES RAFALES

Amoureux du Québec, John Paris Jr aurait très bien pu être le premier entraîneur des Rafales de Québec puisqu’il dirigeait les Knights d’Atlanta de la Ligue internationale quand les propriétaires ont décidé de déménager l’équipe dans la capitale en 1996. Il a cependant préféré passer son tour, car il ne croyait pas au projet.

«Quand on m’a annoncé le déménagement vers Québec, je ne voulais pas y aller. Peut-être que c’était un mauvais move, qui sait?» avoue John Paris, qui indique qu’il ne croyait pas au projet de délocalisation de l’équipe un an seulement après le déménagement des Nordiques de la LNH vers le Colorado.

«Je savais que ça ne pouvait pas fonctionner à long terme. Pourquoi? Bien sûr, parce que Québec avait eu les Nordiques et qu’on arrivait un peu rapidement avec un calibre de jeu inférieur. Mais surtout, parce que les propriétaires de l’équipe n’étaient pas des gens du milieu. C’était des Américains qui amenaient leur équipe à Québec», poursuit-il. L’avenir lui aura donné raison puisque des problèmes financiers ont amené les Rafales à cesser leurs opérations après seulement deux saisons.

L’argent du Whoopee

Paris, lui, a plutôt poursuivi sa carrière dans la défunte Ligue centrale avec une équipe qui portait le nom plutôt singulier de Whoopee de Macon. «Je ne pouvais pas refuser l’offre qu’ils m’ont faite... C’était un contrat de trois ans avec un salaire dans les six chiffres...» explique-t-il. Éventuellement, il est revenu au Québec pour diriger les légendaires Chiefs de Laval du coloré propriétaire Robert «Bob» Berger dans la Ligue nord-américaine de hockey (LNAH), une aventure qui aura été de courte durée puisqu’il a été congédié après que son équipe eut montré une fiche de 14 victoires et 33 défaites à sa première saison.

«Je n’ai rien à dire contre l’organisation de Laval, qui m’avait bien traité. Ça a duré une demi-saison. La LNAH n’était pas une ligue pour moi, car il n’y avait pas d’entraînement tous les jours, alors on oublie l’idée d’instaurer un système de jeu. Il y avait aussi beaucoup de bagarres arrangées. Maintenant, on me dit que la ligue est meilleure. Ça a quand même été une bonne expérience pour moi.»

Paris a ensuite dirigé les Tigres de Restigouche, une équipe junior des Maritimes, et les Rocky Mountain Roughriders, une équipe midget du Colorado, au tournant des années 2010. «Pour moi, c’était une façon de me recycler un peu, de voir comment les jeunes jouaient aujourd’hui, comment les diriger. Je faisais ça dans l’espoir de revenir un jour dans la LHJMQ ou dans les collèges américains comme entraîneur. Ça ne s’est pas matérialisé, mais je n’ai pas fermé la porte à un retour derrière le banc non plus», concède celui qui s’est installé à Fort Worth pour se rapprocher de sa fille, mais qui considère toujours la ville de Sorel comme sa «deuxième maison».