Islamophobie : les propos de Legault nuancés

Face au tollé de protestations, le cabinet du premier ministre François Legault a nuancé ses propos sur l’islamophobie, sans toutefois offrir d’excuses.

Toute la journée vendredi, l’entourage du premier ministre a marché sur des œufs pour traiter cette question sensible. Jeudi, à la fin du caucus caquiste qui se tenait à Gatineau, le premier ministre a lancé : «Je ne pense pas qu’il y a de l’islamophobie au Québec». Cette phrase a tôt fait de mettre le feu aux poudres.

Le Conseil national des musulmans canadiens a qualifié ces propos de «très offensants et inexacts». Il a exigé une rétractation, considérant que de tels commentaires, prononcés 48 heures après la cérémonie de commémoration de l’attentat à la Grande Mosquée de Québec, étaient «absolument insultants pour les familles des victimes». 

«Il n’y aura pas de rétractation du premier ministre aujourd’hui», a fait savoir Ewan Sauves, conseiller politique et attaché de presse au cabinet du premier ministre. M. Sauves précise toutefois que le premier ministre reconnaît qu’«il existe des actes de racisme au Québec, comme dans toute société». 

Le cabinet du premier ministre a par la suite envoyé aux médias une déclaration écrite : «Il n’y a pas de courant ni de culture d’islamophobie au Québec. Les Québécois sont ouverts et tolérants et continueront de l’être. Malheureusement, trop d’actes racistes surviennent encore aujourd’hui dans notre société et il faut tout faire pour dénoncer et combattre la haine et l’intolérance. Nous continueront d’honorer la mémoire des six victimes de la mosquée de Québec, chaque 29 janvier. C’est un devoir de mémoire important».

Arcand satisfait

En matinée, le chef du Parti libéral du Québec Pierre Arcand avait aussi invité M. Legault à se rétracter. «Le premier ministre semble vivre dans une bulle et ne pas voir que l’islamophobie existe au Québec.» Selon lui, de tels propos créent des «divisions» dans la société, tandis que le rôle d’un premier ministre est d’être rassembleur. 

M. Arcand s’est par la suite montré satisfait de la déclaration du cabinet du premier ministre. «Je pense qu’il reconnaît qu’il s’est trompé, il a corrigé le tir de cette façon-là. Alors, moi, je ne veux pas en faire une lutte à finir. Je lui ai demandé de s’excuser, je trouve que c’est passablement ça. C’est pas mal une excuse.»

Ruba Ghazal, députée de Québec solidaire, s’est aussi montrée satisfaite que le premier ministre François Legault ait clarifié ses propos, mais déplore son «improvisation quand il parle de ces questions-là». 

«On peut tous faire des erreurs. M. Legault en a fait une, il le reconnaît à moitié, mais maintenant, il doit poser un geste réparateur», demande-t-elle. 

Par exemple, M. Legault pourrait aller à la rencontre de Boufeldja Benabdallah, président du Centre culturel islamique de Québec, afin de rétablir les ponts. «Ce serait un geste extraordinaire qui compterait plus que n’importe quelle excuse ou n’importe quelle parole», suggère Mme Ghazal. 

«Il existe, au Québec, des individus islamophobes qui commettent des gestes islamophobes, comme il y a des gestes antisémites, racistes ou anti-francophones. Ça existe, mais ce n’est pas représentatif du Québec dans son ensemble qui est une société accueillante et tolérante», a quant à lui réagi Pascal Bérubé, chef du Parti québécois.

Le PQ s’oppose à la création d’une journée nationale contre l’islamophobie, tout comme la CAQ, qui a fermé la porte à la création de cette journée jeudi.

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DES REMOUS DE L'AN DERNIER

La question d’instaurer ou non une journée nationale contre l’islamophobie le 29 janvier avait aussi créé des remous en janvier 2018, un an après la tuerie à la Grande Mosquée de Québec. L’an dernier, la CAQ et le PQ avaient fermé la porte à l’idée, inconfortables avec le mot «islamophobie». Ce mot a maintes fois soulevé la polémique parce qu’il peut être interprété de façon très large et certains y voient une façon de brimer la liberté de critiquer l’islam. Au fédéral, le Parti conservateur milite plutôt en faveur de la création d’une journée contre la violence antireligieuse.

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BOUFELDJA BENABDALLAH: «JE ME SUIS SENTI TRAHI»

Boufeldja Benabdallah, président du Centre culturel islamique de Québec, a écrit une longue lettre au premier ministre François Legault vendredi, dans laquelle il dit se sentir trahi par ses propos sur l’islamophobie.

«J’ai ressenti un coup de massue ou plus encore, je me suis senti trahi, tellement vos paroles étaient aux antipodes de celles que vous avez prononcées à l’Université Laval [lors de la commémoration de la tuerie à la Grande Mosquée de Québec]», écrit-il. 

S’il accepte la décision du premier ministre à l’effet qu’il n’y aura pas de journée nationale contre l’islamophobie, M. Benabdallah croit que celui-ci n’a pas «mesuré la gravité de cette phrase», selon laquelle il n’y a pas d’islamophobie au Québec. 

«Je crains que votre phrase ne redonne vie à l’amalgame que les islamophobes adorent à l’effet que nous traitons toutes les Québécoises et les Québécois d’islamophobes. Je crains aussi que votre phrase ne soit le préambule à d’autres déclarations gouvernementales musclées notamment sur les signes religieux qui visent essentiellement les femmes musulmanes.»

Dans sa lettre, M. Benabdallah rappelle ensuite au premier ministre la longue liste de gestes qu’il considère islamophobes et dont a été victime sa communauté ces dernières années, comme les dépliants haineux distribués aux abords de la mosquée ou la tête de porc déposée à l’entrée de celle-ci. 

M. Benabdallah demande au premier ministre de ne pas laisser aller un éventuel «dérapage». «Je fais appel à votre intelligence et votre générosité pour rester le premier ministre de toutes et tous les Québécois et non pas uniquement de la majorité qui vous a élue afin que cette blessure ne se transforme en fracture sociale insurmontable dont votre gouvernement portera la responsabilité et qui s’inscrira dans l’histoire de notre pays.»

Il n’a pas été possible d’obtenir une entrevue vendredi avec M. Benabdallah.