Mélanie Guérin, de La Baie, milite pour le retour de la gratuité de la procréation assistée. Elle a fondé un groupe Facebook qui rassemble désormais plus de 900 personnes.

Infertile et «psychologiquement saturée»

CHRONIQUE / « Le bonheur d’avoir des enfants quand on souffre d’infertilité ne peut être réservé aux seules personnes qui en ont les moyens. »

Ces paroles ont été prononcées le 13 juillet 2010 par l’animatrice Julie Snyder, à l’occasion d’une conférence de presse du ministre de la Santé de l’époque, Yves Bolduc, pour annoncer la gratuité de la procréation assistée.

Quatre ans plus tard, Québec sonnait le glas de la gratuité universelle du programme. Les changements sont entrés en vigueur en 2015.

Quatre autres années plus tard, voilà que le combat de plusieurs couples infertiles en est encore à la case départ. Du moins, c’est l’impression que laisse la situation à celles qui réclament le retour de la gratuité. Et Mélanie Guérin, de La Baie, est au front, propulsée par les quelque 900 personnes abonnées à son groupe Facebook Procréation assistée FIV (In Vitro) GRATUIT, lequel a été lancé avec une amie.

Pour ces femmes, le geste politique de 2015 a eu des effets « ravageurs », sur leur projet de parentalité, sur leur couple et sur leur santé mentale, entre autres impacts.

Ça me rappelle une jeune femme de Saguenay que j’ai côtoyée et qui a vendu sa maison pour payer cette coûteuse démarche de quelque 10 000$. D’autres réhypothèquent leur résidence, organisent des levées de fonds ou font des sacrifices immenses. Ou pire, certaines mettent une croix sur leur rêve de donner la vie.

Pour Mélanie Guérin et son conjoint, la fécondation in vitro (FIV) représente la façon d’avoir un enfant, et l’État ne les aide pas, ce qu’elle ne digère pas. Tout ce qu’elle souhaite, c’est « d’entendre un merveilleux petit coeur battre dans son bedon ». Que la science prenne le relais de la nature.

Je l’ai rencontrée la semaine dernière, et depuis, une question a fait son nid dans ma tête : en 2019, est-ce normal de devoir hypothéquer sa maison pour devenir parent ? Car c’est le cas de bien des couples infertiles.

« Je suis prête à avoir un enfant. La seule chose qui me bloque, c’est le côté monétaire », lance, dès les premières secondes de l’entrevue, la jeune femme de 27 ans.

L’histoire de Mélanie

En 2014, à 23 ans, Mélanie Guérin a subi une laparascopie exploratrice. C’est à ce moment que le diagnostic est tombé. Elle souffre d’une imperméabilité des trompes de Fallope. En gros, une adhérence fait en sorte que les parois des trompes se collent, ce qui empêche le mouvement de l’ovule et du spermatozoïde.

« Depuis ce jour-là, je vis le deuil d’être mère de façon naturelle, dit-elle. Mais, au moins, il y avait une solution. »

La solution : une première fécondation in vitro – gratuite en 2014 –, qui s’est conclue par un « douloureux échec ». « J’ai beaucoup pleuré, mais je ne voulais pas abandonner. »

La Baieriveraine a donc entrepris des démarches pour une seconde tentative, mais le destin lui a fait une solide jambette. L’abandon de la gratuité a été annoncé quelques jours avant qu’elle ne puisse profiter d’un deuxième essai gratuit. Et ça touchait même les gens déjà inscrits. Quelques jours...

« J’étais anéantie, partage-t-elle. À 24 ans, je mettais une croix sur le plaisir de fonder une famille. »

En 2017, avec un nouveau conjoint, l’infirmière a trouvé le courage de revivre toutes ses émotions, en troquant le deuil pour l’espoir. Mais un espoir bien limité, en connaissance de cause.

Une intervention chirurgicale et six tentatives d’insémination plus tard, la voilà assise devant moi pour me raconter le combat qu’elle mène au quotidien, notamment via la page Facebook évoquée précédemment, mais aussi par des démarches politiques très concrètes.

Volonté politique de la CAQ

En campagne électorale, cet automne, la Coalition avenir Québec (CAQ) a fait du rétablissement de la gratuité de la procréation assistée une promesse phare de son programme. Le parti politique, désormais au pouvoir, s’est engagé à payer le premier cycle de fécondation in vitro aux couples infertiles dès 2020.

Mélanie Guérin s’est donc rendue à l’urne pour voter « pour une première fois ». Pour la CAQ, vous aurez compris. Et elle a incité des dizaines de personnes à faire de même.

« Cessons les injustices, soutient-elle. La fertilité est un trouble de santé qui doit aussi être soigné. Ne pas avoir accès à la gratuité, c’est inconcevable. C’est d’enlever la chance de vivre le plus grand des bonheurs. »

« En plus, le gouvernement, dans mon cas, a payé ma deuxième intervention chirurgicale, mes six inséminations, mon hystérosalpingographie (NDLR L’examen de référence pour évaluer la perméabilité tubaire), mes rendez-vous, mes médicaments pour stimuler les hormones et mes absences au travail, reprend-elle. Et il me permet jusqu’à neuf inséminations avec un taux de réussite entre 5 à 10 %, alors qu’une deuxième FIV me donnerait 50 % de chance de réussite. Je serais bien curieuse de comparer les deux factures. »

L’élection de la CAQ l’a donc réjouie, et elle est rapidement entrée en contact avec les députés caquistes de Saguenay.

Le député de Dubuc, François Tremblay, l’a rencontrée et a décidé, après avoir entendu son histoire, de rédiger un mandat d’initiative pour la Commission de la santé et des services sociaux, comité auquel siège l’ancien conseiller municipal. Cette procédure se résume bien simplement : c’est une demande de mettre le sujet énoncé à l’ordre du jour de la commission.

Mélanie Guérin propose même de témoigner à la commission afin que le programme reflète la réalité vécue par les couples infertiles et espère un dénouement « le plus tôt possible, idéalement avant 2020 ».

Joint en début de semaine, l’attaché de presse du ministre de la Santé et des Services sociaux, Alexandre Lahaie, a soutenu que « l’intention [de revenir à la gratuité] était toujours là » et que la CAQ « ne reculait pas sur son engagement », mais qu’il n’avait « pas de date à donner », pas d’échéancier.

Deuils répétitifs

L’alternance de l’espoir et du deuil à laquelle sont confrontés les couples infertiles laisse des marques. Plusieurs couples éclatent ; les autres sont particulièrement écorchés. « C’est dur d’absorber des échecs chaque fois. Plusieurs couples battent de l’aile », confirme Mélanie Guérin.

« Le gouvernement paie pour le changement de sexe, et c’est merveilleux, car ces gens-là ne sont pas bien dans leur peau. Mais c’est la même chose pour les femmes qui ne peuvent pas donner la vie. Elles ne se sentent pas bien non plus. Il n’y a rien de plus humain et de plus universel que ça », affirme la Baieriveraine de 27 ans.

« Je trouve ça désastreux que le gouvernement paie la ligature des trompes et la vasectomie, et qu’il permette aussi l’inverse, la vasovasostomie, et qu’il remette les trompes viables au besoin [...], mais que la fécondation in vitro ne soit pas une alternative couverte par le gouvernement pour ceux et celles qui ont un diagnostique de troubles de fertilité », ajoute-t-elle

« Le matin, au troisième étage de l’hôpital de Chicoutimi, il y en a en chien des femmes avec des problèmes de fertilité. Il manque même de chaises. Ça parle, ça pleure », rapporte-t-elle.

Vérification faite : selon l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec, « environ 330 000 couples souffrent d’infertilité au Canada, soit entre 10 et 15 % ».

« Un moment donné, tu deviens psychologiquement saturée », conclut Mélanie Guérin.

Une rencontre du genre, avec une interlocutrice autant écorchée que déterminée, c’est touchant. Surtout lorsque le sujet t’interpelle. C’est exactement le cas dans ce dossier, puisque j’ai le même désir d’être parent, lequel passe toutefois davantage par l’adoption.

Mélanie, j’ose donc te tutoyer en conclusion de chronique. Je te souhaite que ton message raisonne suffisamment pour que la CAQ tienne promesse pour 2020, ou même avant, comme tu le souhaites, surtout pour celles contre lesquelles jouent le temps et l’âge.

Autrement, je tenterai peut-être d’appeler Julie en renfort.

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TÉMOIGNAGES TIRÉS DU GROUPE FACEBOOK

  • « Encore un échec... C’est tellement difficile à vivre. Je me sens en colère, incomprise de tous, y compris de mon homme. Je suis tannée de toujours me relever et me battre. J’abandonne. »
  • « On a décidé de ne pas céder, de se battre jusqu’au bout. C’est donc avec beaucoup d’espoir, d’angoisse et de peur qu’on se lance dans cette aventure qui débutera demain. »
  • « Nous avons essayé pendant 10 ans, sans succès. Pour notre santé mentale et physique, nous avons abandonné. Je n’étais plus capable. Les regards, les échecs, la colère. »
  • « Mon infertilité a eu raison de mon couple précédent. J’ai un nouveau conjoint et je désire fonder une famille, sans avoir à me jeter dans un gouffre financier. »
  • « Depuis huit mois, nous nous privons de tout afin d’amasser la somme de 9500 $ que va nous coûter la FIV. »
  • « Moi aussi, à chaque échec, je passe par un énorme découragement. Tout ce temps, cette énergie, cet argent investi pour rien. »