Guerre commerciale: les prix qui risquent de monter

Si vous avez à acheter une nouvelle tondeuse, laveuse ou voiture, il vaut peut-être mieux le faire rapidement, car les prix risquent de monter en raison des tarifs douaniers et des surtaxes sur les produits américains qui entrent en vigueur dimanche. Des effets devraient aussi se faire sentir à l’épicerie sur certains produits, comme la pizza, le café, le jus d’orange et le ketchup, mais dans une moindre mesure et probablement pas à court terme.

L’administration américaine a annoncé le 31 mai l’imposition des tarifs sur les importations de certains produits d’acier (25%) et d’aluminium (10%) en provenance du Canada. Pour riposter, Ottawa enclenche dimanche des contre-mesures en imposant des tarifs sur l’acier et l’aluminium américain, mais aussi sur des dizaines de produits provenant de notre voisin du Sud. 

Le fédéral cherche ainsi à récupérer jusqu’à 16,6 milliards $, soit l’équivalent des exportations canadiennes en 2017 d’acier et d’aluminium vers les États-Unis. De nombreux produits qui se retrouvent sur nos tablettes seront donc touchés par une surtaxe de 10%, des stylos à bille au papier hygiénique, en passant par les réfrigérateurs et la réglisse (voir la liste). 

Quel sera l’impact pour vous? Il variera selon le type de produits et la durée de l’imposition des mesures, ont expliqué des experts interrogés par Le Soleil

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«C’est clair qu’on va finir par le sentir, pour certains produits c’est une question de semaines, pour d’autres une question de mois», indique Yan Cimon, professeur de stratégie à la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval. Il ajoute toutefois que les économies canadiennes et américaines sont tellement intégrées qu’il est difficile de prévoir les effets réels des mesures.

Les biens déjà en inventaire ne sont pas surtaxés, donc les hausses de prix se feront sentir plus rapidement pour des produits qui ont un fort roulement, comme des produits d’usage quotidien ou les aliments par exemple. À l’épicerie, une taxe de 10 % à la douane peut se traduire en une augmentation de 2 à 3 % sur le prix de détail. Mais ça ne veut pas dire que la hausse sera refilée au consommateur, estime Sylvain Charlebois, professeur en distribution et politiques agroalimentaires à la Faculté de management de l’Université Dalhousie. «Les forces de distribution sont telles que les taxes douanières se feront absorber à travers la chaîne d’approvisionnement», croit-il. Ainsi, à court terme, il n’y aura peut-être pas de hausses. De plus, dans la majorité des cas, note M. Charlebois, il existe un substitut canadien pour les consommateurs.

M. Cimon croit aussi qu’il y aura un «effet tampon» à court terme. En alimentation, les grands détaillants ont un pouvoir de marché tellement important qu’ils sont capables d’imposer des prix à leurs fournisseurs, rappelle le professeur. 

Il pense aussi que chaque maillon de la chaîne devrait absorber une partie de la hausse pour ne pas brusquer l’acheteur, du moins au début. Mais des réajustements de prix finiront par se faire sentir, note-t-il.

Électros et tondeuses

Les consommateurs pourraient toutefois voir certains produits subir des hausses plus importantes, parce qu’ils n’ont pas (ou peu) de substituts au Canada ou qu’il est difficile et coûteux de s’approvisionner dans d’autres pays, explique Marc Fortin, le président de la section québécoise du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD). Surtout qu’on ne peut pas changer des chaînes d’approvisionnement du jour au lendemain, dit-il.

C’est le cas des tondeuses, des matelas, des électroménagers et de certaines pièces pour les électroménagers, notamment, fait-il valoir. «Les électroménagers, on n’en fait pas au Canada. La plus grosse partie de nos électros viennent soit des États-Unis, ou de la Chine», précise-t-il. 

Comme les marges de profit pour les électroménagers sont très minces, le consommateur risque de se faire transmettre en totalité la surtaxe de 10 %, estime M. Fortin. Ça peut donc représenter une hausse de plus de 100 $ par appareil, selon les modèles. Même les pièces de remplacement sont inscrites sur la liste.

Au pays, 81 % des importations de tondeuses viennent des États-Unis et il n’y a pas de fabricants canadiens, indique aussi le CCCD. L’organisation a demandé au gouvernement fédéral, lors des consultations ce mois-ci sur la liste de produits à tarifer, de faire attention à ne pas inclure des biens difficilement substituables. Il ne faut pas que les consommateurs «se retrouvent à avoir un fardeau disproportionné parce qu’il y a eu des tarifs américains sur l’aluminium et l’acier», note-t-il. 

Autos 

Les prix des automobiles pourraient aussi subir un bond important, surtout pour les véhicules qui traversent la frontière plusieurs fois pendant leur fabrication, explique Yan Cimon. «Si vous achetez un démonstrateur, qui lui n’aura pas été visé par les tarifs […], vous devriez être correct. Mais si vous commandez la voiture de l’année, là ça se peut qu’il y ait des intrants qui soient visés par les tarifs.» L’industrie a commencé à estimer les coûts additionnels, qui seraient de quelques centaines à quelques milliers de dollars, selon le type et la catégorie de véhicules, dit-il. «Est-ce que ça sera l’hécatombe, pas nécessairement. Mais est-ce qu’il risque d’avoir des impacts sur les volumes de vente, peut-être», note-t-il. 

L’impact se fera aussi sentir sur des biens sur commande, indique aussi M. Cimon. Ainsi, si vous commandez un sofa dans une couleur ou un tissu qui n’est pas en stock chez le détaillant, on devrait vous refiler la surtaxe.

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QUELQUES PRODUITS AMÉRICAINS SOUMIS À LA SURTAXE DE 10%

Yogourt, café, pizza et quiche, concombre et cornichons, jus d’orange, ketchup, moutarde, chocolat, confiture de fraises, sauce soya, sirop d’érable, laque pour cheveux, bougies, électroménagers (réfrigérateurs, lave-vaisselles, laveuses), matelas, sac de couchage, tondeuses, papier hygiénique et mouchoirs, whisky.

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LA CRAINTE D'UNE ESCALADE

La durée et la force du différend commercial entre le Canada et les États-Unis joueront pour beaucoup sur la facture transférée aux consommateurs.

Ainsi, si la situation se résorbe rapidement, les acheteurs n’auront pas trop le temps d’en mesurer les impacts, indique le professeur de l’Université Laval Yan Cimon. «Si ça dure très longtemps, c’est clair que ça va modifier certaines habitudes chez les entreprises. Vous l’avez vu avec Harley-Davidson», qui a délocalisé une partie de sa production américaine. «Si les tarifs durent plusieurs années, on finira par ne plus le sentir parce qu’on s’habituera à ce que ça soit plus cher», dit-il.

Par ailleurs, les effets des tarifs resteront même après leur retrait, le temps que les biens produits pendant cette période soient écoulés.

Au Conseil canadien du commerce de détail, on craint l’escalade potentielle. «Où est-ce que ça va s’arrêter? Est-ce que dans un mois ça va être 20 %? Est-ce que ça va être plus de produits?», avance le président du CCCD-Québec, Marc Fortin.

«Ce qui m’inquiète le plus, c’est la valeur du dollar. Si la baisse continue, ça va affecter les prix pas mal plus que le tarif à 10 %», fait valoir le professeur Sylvain Charlebois, de l’Université Dalhousie. «Le dollar canadien affecte tout, peu importe d’où vient le produit. Tout est transigé en dollar américain. Alors, c’est dangereux si le dollar continue à baisser en raison de ce qui se passe avec M. Trump et sa schizophrénie politique...» 

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LE CASSE-TÊTE DE L'ACHAT LOCAL 

Vous voulez manifester votre mécontentement envers Donald Trump en achetant des produits 100% canadiens? Ça peut être plus difficile qu’il n’y paraît!

Bien qu’il y aura des désagréments pour les consommateurs et les commerçants, le Conseil canadien du commerce de détail constate qu’Ottawa n’a pas le choix d’imposer des contre-mesures et doit «se tenir debout», fait valoir le président de la branche québécoise, Marc Fortin. Il ajoute que le gouvernement fédéral a été «brillant», en ciblant des produits fabriqués dans des États qui feront mal à Donald Trump. 

Mais selon lui, pour que ces mesures atteignent leur cible, il faudra que les Canadiens fassent un effort pour consommer des produits d’ici. «Si les Canadiens peuvent s’assurer d’acheter des produits qui vont être plus canadiens et que les volumes américains tombent un peu, à ce moment-là les pressions vont fonctionner. Sinon, ça ne fonctionnera peut-être pas», croit-il.

D’ailleurs, Unifor, le plus important syndicat du secteur privé au Canada, a lancé jeudi une campagne nationale sur les médias sociaux pour inciter les consommateurs à soutenir les emplois canadiens en achetant des produits et des services fabriqués au Canada. La campagne invite les consommateurs, les travailleurs et les entreprises à partager des informations et des images en utilisant le mot-clic Jachètecanadien et la mention Jachètecanadien sur Twitter et sur Facebook. 

Mais en raison de la forte intégration des économies canadiennes et américaines, il peut être difficile de trouver des produits transformés entièrement canadiens. Ainsi, bouder une boîte de céréales emballée aux États-Unis peut faire mal aux agriculteurs d’ici puisque souvent ce sont des grains canadiens, donne comme exemple M. Fortin.

Vous voulez faire payer les États-Unis en achetant un véhicule de Nissan au lieu d’un GM?, illustre quant à lui le professeur de l’Université Laval Yan Cimon. Il y a de fortes chances qu’il soit en fait manufacturé aux États-Unis. «Dans le fond, vous vouliez vous soustraire à l’oncle Sam, mais vous êtes tombé dans ses bras, parce que, oui, c’est une marque japonaise, mais l’assemblage se fait en sol américain!» note-t-il.

M. Fortin suggère donc de magasiner près de chez vous plutôt qu’en ligne, peu importe l’origine de la chaîne. «Achetez ici. Supportez des détaillants qui investissent au Québec et au Canada, qui sont ici, qui créent des jobs, qui collectent les taxes, qui paient des impôts.»  Avec La Presse canadienne