Depuis la mort de son fils, Martine Brault a lu plus de 800 rapports de coroner sur des cas de suicide. Elle espère que ses observations contribueront à prévenir le suicide au Québec.

En croisade pour des autopsies psychologiques sur les suicides

Depuis que son fils s’est enlevé la vie, il y a deux ans, Martine Brault a lu plus de 800 rapports de coroner sur des cas de suicide.

Sa recommandation? «Il faut des autopsies psychologiques, ça presse». 

Dans la grande majorité des rapports sur des cas de suicide que Mme Brault a lus, l’investigation des causes psychosociales du suicide est trop limitée pour comprendre comment on pourrait empêcher d’autres personnes de se donner la mort, estime-t-elle.  

De surcroît, les recommandations sont très rares. La compilation de Mme Brault montre qu’à peine 23 rapports en contiennent sur les 1046 cas de suicide en 2016. 

«C’est un gros problème, parce qu’il faut savoir où on les a échappés et quelles mesures on peut mettre en place», dit Martine Brault, dont le fils, Patrick Chouinard, 20 ans, s’est suicidé en fonçant à bord de sa voiture sur un viaduc de l’autoroute Duplessis, à Québec, le 6 septembre 2017.

Le taux de suicide a baissé au Québec dans la dernière décennie, mais il reste une des plus importantes causes de mortalité. Chaque jour, trois Québécois s’enlèvent la vie. 

Mme Brault réclame que les coroners réalisent systématiquement des autopsies psychologiques sur les suicides et les «décès accidentels d’intention indéterminée» — des morts qui ne sont pas classés comme des suicides, mais pourraient l’être compte tenu des circonstances.

Les autopsies psychologiques consistent à reconstituer le parcours psychologique, social et médical d’une personne décédée par suicide en recueillant des informations auprès de son entourage et des intervenants du système de santé.

L’Association québécoise de la prévention du suicide voit «d’un très bon œil» l’idée que les coroners fassent des autopsies psychologiques, dit le directeur général, Jérôme Gaudreault. 

Le travail des coroners, note M. Gaudreault, «c’est vraiment de donner la cause du décès et d’expliquer, dans la mesure du possible, ce qui a amené à la cause. Sauf qu’ils sont quand même dans un cadre très spécifiques et ils ne vont pas très loin dans leurs rapports finaux qui sont publics».  

Résultat, «lorsque vient le temps d’étudier les rapports de coroner pour comprendre davantage le phénomène, ça nous donne une version qui est sommaire de la réalité de la personne suicidaire», ajoute Jérôme Gaudreault.

Approche à valeur ajoutée

Une forme d’autopsie psychologique nommée «audit systématique des cas de suicide» a déjà été testée dans un projet sur le territoire du CIUSSS de l’Est‐de‐l’Île‐de‐Montréal. 

Le psychiatre et chercheur Alain Lesage et ses collègues ont examiné plus en profondeur 14 cas de personnes qui se sont suicidées en 2016. Ils ont lu les rapports de police et les rapports médicaux et ceux de la Régie de l’assurance maladie du Québec, ont contacté les proches et ont mené des entrevues d’environ trois heures avec certains d’entre eux. 

Ce travail d’une trentaine d’heures par cas a permis au Dr Lesage et à son équipe de rédiger une «vignette» de quelques pages sur la trajectoire de vie, les problèmes sociaux et de santé et le recours du défunt aux soins de santé. Un panel multidisciplinaire discutait ensuite des vignettes. 

Cet exercice menait ensuite à des recommandations d’amélioration de la qualité des services sociaux. «La valeur ajoutée de cette approche peut être appréciée d’abord du fait que dans aucun des 14 cas analysés, le Coroner n’avait apporté de recommandation tandis que nous avons émis 31 recommandations», peut-on lire dans le rapport préliminaire du Dr Lesage, remis en octobre 2018. 

Joint au téléphone, Alain Lesage a espéré que de telles évaluations approfondies et systématiques seront bientôt la norme, partout au Québec. Il estime qu’elles permettront une meilleure prise en charge des personnes qui sont le plus à risque de se suicider, notamment celles qui ont un problème de santé mentale ou de dépendance à l’alcool ou aux drogues.

«Les audits sont une analyse des failles dans un système, dit-il. Si on s’adresse à ces faiblesses-là, on peut améliorer les choses». 

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«NI L'EXPERTISE NI LES RESSOURCES»

Le Bureau du coroner n’a pas les moyens de faire des autopsies psychologiques, mais est ouvert à la méthode. «L’autopsie psychologique est une méthode spécialisée qui demande une expertise très pointue. Le Bureau du coroner n’a ni l’expertise ni les ressources pour faire des autopsies psychologiques par lui-même», indique la porte-parole, Dominique D’Anjou, par courriel. 

Le Bureau du coroner continue de collaborer à des projets de recherche d’envergure qui visent à mieux comprendre le suicide en reconstruisant les trajectoires de vie des personnes décédées et en appliquant la méthode de l’autopsie psychologique, note M. D’Anjou. Le projet-pilote d’audit systématique des cas de suicide au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal (CEMTL) a notamment été fait en collaboration avec le Bureau du coroner. Présentement, une telle recherche sur le suicide est en cours dans les communautés du Nunavik, précise Dominique D’Anjou. Il s’agit d’une collaboration entre le Bureau du coroner et l’équipe de recherche Monique Séguin, professeure de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais et membre du Groupe McGill d’études sur le suicide. 

Le Bureau du coroner se dit par ailleurs ouvert à toute collaboration future avec des équipes de recherche spécialisées qui souhaiteraient travailler sur le suicide, au moyen de l’autopsie psychologique ou de toute autre méthode scientifique reconnue.