Des femmes d'un immeuble du Vieux-Québec sont victimes d'un voyeur.
Des femmes d'un immeuble du Vieux-Québec sont victimes d'un voyeur.

Elles se révoltent contre un voyeur

Le voyeur revient depuis trois étés. Il grimpe par-dessus la haute clôture métallique de la cour intérieure du Vieux-Québec, monte sur les terrasses de l’immeuble de trois étages, et zieute les femmes par les fenêtres.

Des locataires ont tenté de le chasser et l’ont dénoncé plusieurs fois à la police. Mais le voyeur est revenu la semaine dernière, prolongeant l’insécurité un été de plus.

«Chaque jour, je regarde par mes rideaux tranquillement pour voir s’il y a quelqu’un», dit Joëlle, qui habite au troisième étage. [...] Ça m’a rendue malade». 

La première fois qu’elle l’a aperçu, c’était le 6 juin 2019, vers 23h. Joëlle allait enlever sa robe dans la salle de bain quand elle a entendu des bruits de pas sur sa terrasse. En s’approchant de la moustiquaire, elle a aperçu un homme — dans la trentaine, cheveux courts, pas de barbe, casquette — en train de fumer une cigarette, accoté sur la rambarde.

«Je capotais ma vie, raconte Joëlle. Je ne savais pas comment réagir. J’étais saisie par la peur», dit-elle. 

Joëlle a allumé la lampe de poche de son téléphone cellulaire et lui a crié : «t’es qui, toi, tabarnak!» L’homme a balbutié qu’un voisin de l’immeuble d’à côté nommé Christian endormait son bébé et qu’il était venu fumer là pour ne pas le déranger. «Je ne suis pas dangereux, je n’ai pas de mauvaise intention», a assuré l’étranger. 

Joëlle est disparue un instant dans son salon pour ajuster sa robe, puis est retournée vers le balcon. L’intrus était parti. 

Le lendemain, Joëlle en a parlé à Sophie, la locatrice du dessous dans cet immeuble où tous les étages sont occupés par des femmes en solo, dans la vingtaine ou la trentaine, adeptes de 5 à 7 entre voisines.

«Je faisais juste regarder»

En entendant Joëlle, Sophie a tout de suite allumé. À l’été 2018, son copain et elle étaient couchés lorsqu’ils ont aperçu un homme qui les regardait dormir par la fenêtre, située tout près du lit. 

Le couple a tenté de pourchasser l’étranger dans la ruelle. Sophie a appelé la police, qui a ratissé le secteur. Sans succès.

Ça n’a pas découragé le voyeur de revenir au moins quatre fois l’été 2019, se rappelle Sophie, qui est maintenant déménagée, mais a continué d’être sur ses gardes. Elle se méfie des terrasses reliées par des escaliers et des portes déverrouillées. «Les fenêtres aussi, pas fermées, ça me stresse», dit-elle. 


« Chaque jour, je regarde par mes rideaux tranquillement pour voir s’il y a quelqu’un »
Joëlle

Après avoir parlé à Sophie, Joëlle a fait son enquête dans le voisinage. Christian? Il n’y avait pas de Christian parmi ses voisins, encore moins avec un bébé. Mais l’un d’eux lui a dit avoir déjà surpris un gars, une fois, dans sa cour. L’intrus disait être ami avec une Nathalie — un nom qui ne correspondait à aucun des locataires de l’immeuble.  

Joëlle a porté plainte à la police de Québec. Dans sa déposition, elle a aussi rapporté le témoignage de Sophie. «À la lumière de toutes ces informations, il semble y avoir un voyeur qui rôde dans le quartier et qui cible des appartements en particulier, a-t-elle écrit. J’ignore si mon cas et celui de ma voisine sont reliés, mais un modus operandi semble s’opérer». 

Le lendemain, Joëlle a installé sur son balcon une caméra de chasse qui prend des photos lorsqu’il y a du mouvement. Trois jours plus tard, elle a reçu un message de Sophie sur Messenger. 

Vers minuit et demi, Sophie avait aperçu le voyeur alors qu’il descendait l’escalier de la terrasse de Joëlle. Elle est sortie et a crié à l’homme de s’en aller. «Il est comme parti en peur, et là, il a dit : “je faisais juste regarder”, raconte Sophie. 

En regardant les images, Joëlle et Sophie ont reconnu le voyeur. Mais il manquait un détail important que l’angle de la caméra n’avait pas pu saisir : la tête de l’intrus. 

«Un cas parmi des milliers»

Le lendemain, quand elle s’est présentée au poste de police du parc Victoria avec les images, Joëlle a été reçue par une policière qui lui a donné l’impression d’être un numéro. «La madame était vraiment comme : “c’est un cas parmi des milliers d’autres qu’on reçoit à la Ville de Québec, pis merci, bonne journée”».

Joëlle lui a montré les images du suspect sur sa terrasse. Selon la jeune femme, la policière lui aurait alors répondu : «Madame, il n’y a pas de crime. On peut rien faire vraiment.» 

Joëlle dit qu’elle a ensuite demandé si elle devait se servir du poivre de cayenne qu’elle avait acheté. La policière lui aurait conseillé de ne pas se défendre pour éviter de faire face à des accusations, soutient Joëlle. 

«C’est intolérable que la police soit aussi inactive dans ce genre de dossier, a écrit Joëlle sur Facebook, la semaine dernière. Je me sens impuissante. C’est pas normal que je doive apprendre comment fonctionne du poivre de cayenne (mais que ce soit moi qui soit illégale), que je doive installer une caméra, que je doive me défendre auprès des instances pour démontrer que non, ma porte n’est pas défoncée, mais que OUI, je suis une victime.»

Le voyeur est revenu durant l’été 2019, mais la caméra était brisée. Un soir, Joëlle s’est fâchée. Elle l’a attendu plus de quatre heures sur sa terrasse, cachée dans un coin, vêtue d’un épais coton ouaté et équipée de poivre de cayenne et d’un large tie-wrap. «Mon but, c’était de le poivrer et de l’attacher», dit-elle.

La dernière fois que Sophie a vu le voyeur, l’été dernier, elle a senti la colère et l’adrénaline monter en elle. Elle lui a couru après en pyjama, en même temps qu’elle parlait à la police sur son cellulaire. Elle s’est ravisée en chemin, songeant que l’homme était plus fort qu’elle et peut-être armé.

Comme Joëlle, Sophie aurait souhaité que la police soit plus proactive dans le suivi des plaintes. Porte-parole du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), Étienne Doyon indique que les policiers ont ratissé le secteur lors des signalements, ont interrogé les voisins, partagé l’information avec les autres policiers et mobilisé la patrouille à vélo dans les semaines suivant le signalement du voyeur. 

Le voyeur capté par une caméra que Joëlle a installée sur son balcon.

Près d’un an plus tard, les locataires de l’immeuble espéraient en être débarrassées. Mais mercredi matin, Isabelle, la nouvelle locataire du deuxième étage, a aperçu sur le balcon de Joëlle un étranger qui portait une casquette aux couleurs militaires et un chandail ample et foncé, âgé environ dans la trentaine. 

Isabelle a pensé que c’était le copain de Joëlle. «Il avait l’air super à l’aise», raconte-t-elle. Mais, comme elle avait entendu parler du voyeur, elle a tout de même texté sa voisine pour vérifier. 

Joëlle a vite rappelé. Elle n’était pas chez elle. Un peu plus tard, Isabelle a reconnu l’intrus qu’elle a vu mercredi matin en recoupant son souvenir avec les images de la caméra de surveillance de l’été dernier. Le physique de l’homme correspondait à celui du voyeur. 

La semaine dernière, une sergente-détective du SPVQ a contacté Joëlle. Elle lui a transmis des conseils pour savoir quoi faire si le suspect revient et pour aider la police à faire progresser l’enquête. L’unité de patrouille à pied du SPVQ a aussi été avisée de «porter une attention particulière» au secteur où le voyeur sévit, indique Étienne Doyon, porte-parole du SPVQ. 

Joëlle a également pris d’autres moyens de son côté. Elle a publié les photos sans visage du voyeur dans l’espoir que quelqu’un le reconnaisse et qu’il soit arrêté. «Je suis dans un état moins apeuré et plus battante, dit-elle. Là, il y a quelque chose qui doit se passer.»