Edouard Louis

Edouard Louis: «C'est important de représenter la violence»

PARIS — Pour défaire la violence, il est important de la montrer, estime l'écrivain Edouard Louis qui adapte au théâtre le récit d'un viol subi des années plus tôt, une histoire qui lui a échappé et qu'il laisse désormais à d'autres.

«Ce n'est pas facile de porter une souffrance qu'on n'a pas choisie. Le théâtre peut être ce lieu où quelqu'un vient porter les combats à votre place», explique à l'AFP le phénomène littéraire français de 27 ans, traduit en 30 langues.

Ce n'est pas la première adaptation d'Histoire de la violence, comme ses deux autres romans, les succès En finir avec Eddy Bellegueule et Qui a tué mon père, ce texte a déjà été joué sur les planches et dans le monde entier.

Mais c'est la première fois qu'Edouard Louis participe pleinement au projet.

La raison? Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin, considérée comme une des scènes les plus créatives d'Europe, dont il admire le travail.

«Il a toujours articulé son théâtre à une dénonciation des mécanismes», explique l'écrivain qui, en trois romans et des prises de position affirmées, s'est imposé comme une figure de la gauche radicale, opposée à la répression et dénonçant sans relâche la violence sociale.

Dépossédé 

Récit d'un viol suivi d'une tentative de meurtre par un amant d'une nuit, Histoire de la violence traite de violences sexuelles, de racisme, d'homophobie, mais aussi de la parole. Celle des victimes, de l'entourage, de la police, de l'agresseur...

Dans le roman, Edouard Louis choisissait de faire raconter son agression par sa soeur qui rapportait à son mari ce qu'il lui avait confié.

La pièce d'Ostermeier s'ouvre avec son personnage, tel un figurant, voyant les autres parler de ce qui lui est arrivé. Comme s'il en était dépossédé.

«Au moment où on raconte une histoire, surtout quand il s'agit de violences sexuelles, elle est modifiée par le monde. On est la personne qui a le moins de place dans sa propre histoire», dit-il, entre ceux qui refusent d'y croire et ceux qui commentent les faits. «Moi, à votre place...», lance une policière dans la pièce.

Pendant des semaines à Berlin, l'écrivain a retravaillé son texte, ajoutant des dialogues et gardant un oeil sur la mise en scène. «J'ai dit aux quatre acteurs: "il n'y a rien que je désire plus que vous vous saisissiez de mon histoire"».

Il s'est toutefois tenu à l'écart de la scène la plus difficile, celle de l'agression, voulue «hyper-réaliste» par Ostermeier. Au point de faire fuir certains spectateurs aux États-Unis, où la pièce a été jouée à l'automne.

«Multiplier les angles»

«Le théâtre est un lieu qui doit bousculer. Si c'est juste un divertissement bourgeois, ça ne m'intéresse pas», lance l'écrivain, rapportant les réactions suscitées par la pièce à l'étranger, avec des spectateurs évoquant leurs propres agressions sexuelles ou le fait d'être un «transfuge de classe», sujets au coeur de l'oeuvre d'Edouard Louis, né dans une famille pauvre du nord de la France.

«Quand on dit "je", on incite tout un ensemble d'autres personnes» à faire de même, souligne cette figure de l'autofiction, qui revendique l'héritage d'Annie Ernaux et de son ami Didier Eribon, Retour à Reims.

Et souhaite que plus de gens exclus puissent à leur tour prendre la parole.

Alors qu'il écrit son quatrième roman (il n'en dira pas plus), Edouard Louis s'est montré récemment très présent dans les manifestations contre la réforme des retraites, après celles des gilets jaunes l'an dernier.

«Bien lutter, c'est faire toutes ces choses à la fois, c'est multiplier tous les angles d'attaque», dit celui qui se prépare aussi à monter sur scène - une première - dans une adaptation de Qui a tué mon père par Thomas Ostermeier. «Pour moi, un grand mouvement social, c'est comme une grande oeuvre d'art, c'est quelqu'un qui vient montrer des réalités qu'on ne voyait pas et qui, d'un coup, sont visibles».

Histoire de la violence se joue jusqu'au 15 février au Théâtre des abbesses.