L'ancien directeur de l'Alliance française d'Irkoutsk Yoann Barbereau raconte sa fuite, alors qu'il avait été arrêté par des hommes encagoulés, devant sa femme et sa fille. 
L'ancien directeur de l'Alliance française d'Irkoutsk Yoann Barbereau raconte sa fuite, alors qu'il avait été arrêté par des hommes encagoulés, devant sa femme et sa fille. 

Échappé des «Geôles de Sibérie», le Français Yoann Barbereau témoigne

RENNES — D'une séance de tabassage dans une prison russe à sa fuite à pied à travers la forêt estonienne, l'ancien directeur de l'Alliance française d'Irkoutsk Yoann Barbereau, qui a fui la Russie en 2017 pour échapper à la prison, livre un témoignage digne d'un roman d'espionnage.

Le FSB (ex-KGB) «a encouragé ma vocation» d'écrivain, «je les remercie de tout coeur», ironise cet homme de 41 ans, qui publie mercredi Dans les geôles de Sibérie (Éditions Stock).

«Je n'invente rien, je ne romance jamais», sauf pour protéger des amis, assure-t-il dans un entretien à l'AFP. «C'est la stricte vérité telle que je l'ai vécue».

Directeur de l'Alliance française d'Irkoutsk, en Sibérie, le jeune Français a été arrêté le 11 février 2015 par des hommes encagoulés, devant sa femme russe et leur fille alors âgée de 5 ans.

Emprisonné 71 jours puis interné en hôpital psychiatrique, il est poursuivi pour une affaire de pédophilie qu'il dit montée de toute pièce par le FSB, un «Kompromat» (dossier compromettant) aux origines toujours mystérieuses.

«Pas un seul témoin pour m'accuser, les éléments réunis formaient une construction tantôt loufoque, tantôt farfelue», décrit-il.

Dans son livre, Yoann Barbereau raconte «pour la première fois» cette soirée de tabassage en détention lors de la Saint-Valentin, durant laquelle les «gardiennes ont décidé de se divertir ou de se venger, peut-être les deux».

Placé sous résidence surveillée à Irkoutsk, Barbereau s'enfuit une première fois vers l'ouest, en laissant son téléphone dans un car en direction de la Mongolie afin de brouiller les pistes. Arrivé à Moscou, il est accueilli à l'ambassade de France, qui devient vite une prison dorée.

«Platon en robe de chambre»

Les Russes ayant été prévenus de sa présence, il ne peut plus sortir et doit noyer son ennui dans les «joies culinaires partagées» qu'il savoure dans les cuisines de l'ambassade. «Je suis un Platon en robe de chambre à l'ivresse paresseuse», raconte celui qui une fois par mois, le dimanche, prend l'apéritif avec l'ambassadeur.

Cette cohabitation forcée avec des diplomates français, qu'il juge «irréfléchis" et "incompétents», lui laisse un goût amer. «Un précepte guide les hommes du Quai d'Orsay: "En toutes circonstances, penser d'abord à se couvrir"», estime-t-il. «J'étais parfaitement inutilisable, inutile et même dangereux désormais pour leurs carrières».

Ce sont ces mêmes diplomates qui lui apprendront sa condamnation par contumace à 15 ans de camp à régime sévère par la justice russe. «J'étais aux portes d'un camp de travail, ces gens n'avaient qu'un objectif: construire un rempart et les écrans de fumée qui protégeraient leurs carrières», ajoute-t-il encore.

Des accusations rejetées à l'époque par le ministère des Affaires étrangères qui assurait que de nombreuses démarches avaient été effectuées auprès des autorités russes dans le seul but de trouver une solution qui permette à Yoann Barbereau de rentrer en France.

Des préparatifs d'exfiltration, entamés par des agents de la DGSE, sont abandonnés après l'élection présidentielle de mai 2017. Profitant de l'exposition médiatique suscitée par la diffusion d'un reportage d'Envoyé spécial sur son affaire, Barbereau décide finalement de s'enfuir seul, aidé par une amie russe, en préparant son trajet sur des cartes satellites.

Durant un périple à pied de 12 kilomètres à la frontière russo-estonienne, il croise un loup gris, s'enfonce dans un marais et entre enfin dans l'Union Européenne.

Arrivé à Paris, il est dès le lendemain sur le plateau de la célèbre journaliste Élise Lucet, qui ressemble «curieusement à la directrice de l'hôpital psychiatrique que j'avais connue».

Aujourd'hui installé à Douarnenez, dans l'ouest de la France, le fugitif, toujours visé par une notice rouge d'Interpol, voit sa fille, installée à l'étranger avec sa mère, pendant les vacances scolaires.

Il a entamé des procédures judiciaires contre l'État russe devant la Cour européenne des droits de l'homme et contre l'État français devant la justice administrative. Et réfléchit à un deuxième livre.

«Ce que j'essaie de faire, c'est de naître comme écrivain. C'est ce qui me rend heureux», dit-il.