Une répétition générale de la pièce de Don Giovanni, interprétée par le Conservatoire de Québec.

«Don Giovanni», l’opéra de Mozart revisité dans l’ère #MeToo

PARIS — Le prédateur sexuel le plus célèbre de l’opéra est de retour à Paris. «Don Giovanni», longtemps considéré comme un héros romantique, ressemble beaucoup moins à un charmant libertin dans une ère marquée par l’affaire Weinstein.

Créé il y a plus de deux siècles, le chef-d’oeuvre de Mozart, revisité par Ivo Van Hove pour l’Opéra de Paris à partir de mardi, dresse le portrait d’un séducteur en série qui tente de violer une femme (avant de tuer son père) et d’arracher une autre à son fiancé (après avoir abandonné celle qui est véritablement amoureuse de lui).

Si le metteur en scène belge ne prétend nullement calquer l’actualité sur l’opéra, il est conscient des parallèles que pourrait établir le public face à la production, à l’affiche au Palais Garnier (8 juin-13 juillet).

«C’est une interprétation du XXIe siècle et non pas du XIXe. Je considère tous les opéras comme contemporains», affirme-t-il dans un entretien avec l’AFP.

À sa création à Prague en 1787, l’opéra s’intitulait «Il dissoluto punito ossia il Don Giovanni» («Le dévoyé puni ou le Don Juan»).

«Pour Mozart ce n’était pas du tout un personnage romantique. Mais au XIXe siècle, le siècle du romantisme, on a commencé à appeler cet opéra simplement +Don Giovanni+ car on voulait des héros romantiques», précise le metteur en scène de 60 ans qui, outre le théâtre, a 12 productions d’opéra à son actif.

Pour Ivo Van Hove, «Don Giovanni» est un «opéra sur l’abus de pouvoir. C’est un prédateur qui abuse de son pouvoir sexuel avec Dona Anna, émotionnel avec Dona Elvira et social avec Zerlina (elle étant villageoise et lui nanti, NDLR)».

Il exerce également un pouvoir économique sur son valet Leporello qui, fatigué de ses excès, veut le quitter mais y renonce en se voyant offrir une somme d’argent.

«Un monstre qu’on adore» 

«Ce n’est pas un homme pour qui on ressent de l’admiration, ce n’est pas un héros. Certes, il a des aspects attirants, mais c’est comme le Richard III de Shakespeare; c’est un monstre qu’on adore car on adore venir au théâtre pour voir des monstres», sourit M. Van Hove.

La nouvelle production -- la deuxième d’Ivo Van Hove pour l’Opéra après Boris Godounov l’année dernière-- remplace celle du cinéaste autrichien Michael Haneke, qui avait placé en 2006 l’intrigue dans des bureaux de La Défense, avec Don Giovanni comme directeur et Leporello son assistant.

Lorsque le directeur de l’Opéra de Paris Stéphane Lissner lui a proposé en 2016 de s’emparer de Don Giovanni, M. Van Hove a accepté, bien qu’habitué à des opéras et des pièces plus politiques («Idomeneo, roi de Crète» de Mozart ou encore le «Macbeth» de Verdi»)

«Quand on est metteur en scène d’opéra et qu’on refuse de monter +Don Giovanni+, ça fait bizarre. C’est comme un metteur en scène de théâtre qui ne veut pas faire de Shakespeare», plaisante-t-il.

En outre, le livret est selon lui «politique dans le sens où il s’agit de la politique entre les genres».

Il avait monté une autre oeuvre de Mozart, «La clemenza di Tito» (en 2013 pour La Monnaie à Bruxelles). «On y parle de clémence après toutes les catastrophes, alors que Don Giovanni finit en enfer. C’est comme un diptyque».

Etienne Dupuis sera Don Giovanni, face à Jacquelyn Wagner (Donna Anna), qui «représente la femme qui ne se laisse pas faire et passe à l’attaque», Elsa Dreisig en Zerlina, et Nicole Car (la femme de Dupuis dans la vraie vie) en Dona Elvira.

«Elvira est plus complexe que les autres. Elle est vraiment amoureuse mais rejetée à plusieurs reprises. Elle n’est pas hystérique comme on la représente souvent», selon M. Van Hove.

«Elle transforme son malheur pour défendre les autres femmes et les empêcher de devenir des victimes» du séducteur impénitent.