Roger Blackburn
De la salle de rédaction à la salle à manger, il y a tout un monde de différence... comme de la Underwood au MacBook Pro.
De la salle de rédaction à la salle à manger, il y a tout un monde de différence... comme de la Underwood au MacBook Pro.

De la Underwood au MacBook Pro

CHRONIQUE / Nous avons quitté définitivement la Maison de la presse la semaine dernière, ce grand bâtiment qui abritait les presses rotatives du journal et tout le personnel des journaux Le Progrès et Le Quotidien. Je me suis rendu une dernière fois dans l’édifice du boulevard Talbot pour m’imprégner de cette bâtisse que j’ai fréquentée pendant plus de 35 ans.

J’ai fait le tour de la salle de rédaction pour une dernière fois avec Yvon Rainds, un vendeur de pub à la retraite qui donnait un coup de main pour vider les lieux. Quand j’ai commencé dans le métier, nous écrivions nos textes sur des dactylos manuelles, des piocheuses, dont j’ai gardé l’habitude. Je pioche presque aussi fort sur les touches de mon MacBook Pro que je le faisais sur ma vielle Underwood, au grand dam des jeunes qui me connaissent et qui effleurent les touches de leur clavier.

J’ai connu l’ambiance des salles de rédaction avant les ordinateurs, au temps des fils de presse qui s’imprimaient en continu alors que des rouleaux de papier défilaient les nouvelles de partout dans le monde. C’était l’ancêtre de Facebook sur papier et sans image.

J’ai connu l’ambiance d’une salle de rédaction quand on y entre pour la première fois, intimidé par les journalistes qu’on lit depuis des années. J’ai connu l’ambiance des salles de rédaction où le « scanner » de police résonnait toute la journée pour témoigner de l’atmosphère de la ville via les communications entre les policiers. La télévision et la radio jouaient en même temps sans compter les conversations et entrevues téléphoniques qui se déroulaient dans un tintamarre continuel.

Nos archives étaient des articles de papier journal collés dans des « scrapbooks » et les photos en noir et blanc étaient empilées dans des classeurs. À chaque élection, nous affichions sur le babillard la liste du nouveau conseil des ministres que nous avions publiée. Il y avait des dictionnaires avec la page couverture arrachée sur presque chaque bureau. On fumait la cigarette en écrivant nos textes, ça discutait fort et les histoires fusaient de toute part.

Le roulement des presses faisait trembler la bâtisse, ça sentait l’encre et on adorait tuer la Une en fin de soirée quand un fait divers important se produisait.

Fin d’une époque

Tous ces souvenirs me sont revenus en tête durant ce dernier tour de piste au 1051 boulevard Talbot. Une autre page de tournée, les salles de rédaction ne seront plus ce qu’elles étaient. Avec l’arrivée des ordinateurs, de nombreux changements se sont opérés. L’Internet et les réseaux sociaux ont tout chamboulé.

Puis la pandémie de COVID-19 est arrivée pour donner le coup final à la salle de rédaction. Nous sommes tous en télétravail. Ça fait trois mois que je n’ai pas vu mes collègues, à quelques exceptions près. Fini les échanges, les discussions et le partage d’opinion sur l’actualité au quotidien. Les histoires non publiées, quand un journaliste revenait de couvrir un événement, ne se racontent plus.

Le journal a embauché deux jeunes journalistes, ces dernières semaines, et on leur a souhaité la bienvenue sur Messenger. Je ne les ai pas encore rencontrés.

Ils commencent leur carrière en presse écrite « avec pas de salle de rédaction », pas de coaching et pas de partage d’information des collègues. Ils ne peuvent pas profiter des conseils des vieux sages qui rassurent dans le doute et qui s’échangent régulièrement dans une salle de rédaction.

Dans ce métier, on se pose des tas de questions tous les jours au sujet de nos écrits et les réponses arrivaient très souvent par la voix de nos collègues, à brûle-pourpoint. Par exemple, on pouvait lancer à voix haute dans la salle de rédaction: « Ça vient d’où l’expression à brûle-pourpoint ? » Il y avait toujours quelqu’un qui nous sortait l’histoire et s’en suivait généralement une discussion. En télétravail, on demande à Google.

Pour le moment, ma salle de rédaction, c’est la table de la salle à manger. On travaille les fenêtres ouvertes, ça permet d’entendre le bruit des enfants qui jouent dans la rue et le vrombissement des F-18 qui étonnent toujours les interlocuteurs de l’extérieur de la région quand ils entendent le son des moteurs au téléphone, en mode mains libres. On n’a pas le choix d’installer un climatiseur, il va faire trop chaud cet été, on l’a vécu lors de la canicule du mois de mai.

La Maison de la presse du boulevard Talbot, c’est la fin d’une époque, nous entrons maintenant à deux pieds dans l’ère du numérique et du télétravail. Il s’en est passé des choses depuis la Underwood jusqu’au MacBook Pro... et ce n’est pas fini.