Dans une société ou «ne rien faire» est synonyme d’oisiveté et donc de perte de temps contre-productive, on ne tolère plus ni l’ennui, ni l’attente, ni la frustration, ni le manque.

Chut! Les enfants s’ennuient…

CHRONIQUE / « Les choses faciles comblent le besoin, mais pas le désir. »

Cette phrase de la pédiatre et pédo-psychanaliste française Françoise Dolto a résonné en moi il y a quelques jours.

Lors d’un BBQ entre amis, on m’a parlé d’un endroit fabuleux à visiter, mais qui se situe à plusieurs heures de route. Je savais très bien que mes enfants n’allaient pas tougher le trajet en voiture. « Tu les plogues sur le iPad », m’a-t-on tout bonnement suggéré.

Je n’ai ni écran télé dans ma voiture ni tablette électronique. De ce fait, envisager près de deux heures de route, c’est à mes risques et périls...

Car en voiture, mes enfants font ce que je faisais à leur âge : regarder par la fenêtre, fausser à tue-tête, s’inventer des jeux débiles, se chamailler, répéter inlassablement « C’est long ! » ou « Est-ce qu’on est bientôt arrivés ? » bref, trouver le temps long. Et ils tentent, tant bien que mal, de le meubler comme ils peuvent.

Sans le savoir et par la force des choses, ils apprennent ainsi à apprivoiser l’ennui. Sentiment inconfortable, mais ô combien nécessaire à dompter.

Les bienfaits de l’ennui
L’ennui est bénéfique. Voire primordial. Dans le processus de maturation qui fait de l’enfant un adulte, il y a tout un travail psychique d’impliqué, explique le pédopsychiatre Roger Teboul dans un article du quotidien Le Monde paru en 2006.

Et tout part du moment où la mère n’est plus aussi disponible qu’avant pour répondre à la demande de son enfant. Par des expériences répétées de manque de lait, de présence maternelle, le bébé va chercher à trouver en lui le moyen de calmer sa frustration. Il pourra alors se mettre à sucer son pouce en imaginant le biberon ou le sein. C’est dans ces moments d’inactivité qu’un bébé apprend à identifier, puis combler seul ses besoins.

Ensuite, se confronter à l’ennui permet à l’enfant de développer son imagination et sa créativité. C’est simple : un esprit qui s’ennuie recherche de la stimulation et est donc plus créatif.

S’ennuyer permet enfin de développer ses capacités à être seul et à faire naître désirs, motivation et plaisirs nécessaires à forger sa personnalité. « Au seuil de l’adolescence, les longues périodes d’ennui sont fréquentes. Elles ont leur utilité et devraient être respectées », souligne Roger Teboul, en ajoutant qu’il ne sert à rien d’aller au-devant du désir des adolescents. « Cela leur évite précisément de se poser la question de ce qu’ils veulent, question qui devient fondamentale pour exister en tant que personne à part entière. »

C’est donc dire que quand on intervient à outrance dans le processus de l’ennui, on brise un équilibre psychique en train de se former. Ce n’est pas l’ennui, le problème. C’est plutôt notre façon d’y répondre.

Or, dans une société où « ne rien faire » est synonyme d’oisiveté et donc de perte de temps contre-productive, on ne tolère plus ni l’ennui, ni l’attente, ni la frustration, ni le manque. Les « C’est plate ! » « Y’a rien à faire ! » « Je m’emmerde ! » des enfants angoissent les parents, qui se croient alors obligés d’y répondre par des dizaines d’activités toutes plus géniales les unes que les autres.

« La société moderne nous encourage et nous influence à suroccuper nos enfants », souligne la psychothérapeute et psychanalyste Etty Buzyn dans son livre Papa, maman, laissez-moi le temps de rêver.

Dans les faits, l’adulte trouve donc encore plus insupportable l’ennui de ses enfants que ces derniers eux-mêmes. « Certains parents se souviennent très bien de l’ennui éprouvé lorsqu’eux-mêmes étaient enfants, remarque Roger Teboul. Dans la course effrénée vers le bonheur et la réalisation individuelle, ces mêmes parents veulent à tout prix éviter à leurs enfants de se trouver confrontés à ces sentiments de vide, de lassitude et de mélancolie condensés dans ce lamentable ‘Je m’ennuie ! ’ qui les plongeaient jadis dans un grand désarroi. »

Tromper l’ennui
Comble de malheur, les écrans se sont multipliés dans nos vies. Sans cesse connecté, on empoigne iPhone, iPad ou iPod au moindre moment de « vide », ne serait-ce que pour cinq minutes à tuer. Nos doudous électroniques, choses si facile d’accès, viennent donc combler le besoin et non le désir de remplir ce vide qu’est l’ennui. Qui n’a pas déjà expérimenté un vide encore plus abyssal après avoir perdu 45 minutes sur Facebook ? C’est aussi la solution (trop) facile à un enfant qui erre sans but… ou qui est trop tannant en voiture, dans la salle d’attente chez le médecin ou au restaurant…

Les écrans remplissent donc le vide de l’ennui. Ils empêchent de se retrouver face à soi-même, de se demander qu’est-ce que je pourrais faire ou qu’est-ce que je voudrais faire. Elles sont des prothèses technologiques qui aident à faire face à la peur du vide. La nôtre, d’abord, puis celle de nos enfants. L’auteur du livre La science de l’ennui, Sandi Mann, compare même la consultation constante de nos téléphones mobiles à l’absorption de junk food !

Je n’ai pas de conclusion à cette chronique ; j’ai plutôt envie de lancer une invitation générale à interroger nos propres comportements d’adulte face à l’ennui. Celui de nos enfants, et le nôtre. Parce que nous sommes leurs modèles et qu’ils nous imitent.

En tant que parent, on ne souhaite que le meilleur pour notre progéniture. Et même si on se dédie corps et âme à nos petits, on aurait peut-être plus intérêt, parfois, lorsqu’on les voit languir sur le sofa, de se retirer en murmurant « Chut ! Les enfants s’ennuient!»