Marjolaine Beauchamp

Ces Québécoises qui se sont tenues «Debouttes!»

1er mars 1971. En plein procès du felquiste Paul Rose, sept femmes commettent un coup d’éclat : pour protester contre l’interdiction des femmes d’être jurées, elles bondissent dans le box des jurés, causant l’émoi général. Ce fait d’armes, ainsi que les luttes du Front de libération des femmes (FLF), descendent du grenier de l’Histoire dans le documentaire en baladodiffusion Debouttes !, de Jenny Cartwright.

Dans ce podcast, diffusé dès le 5 mars sur le site web de Télé-Québec, l’histoire du FLF se retrace de l’intérieur en donnant voix à une ancienne membre du mouvement, l’historienne Marjolaine Péloquin, ainsi qu’à Lise Balcer, accusée d’appartenir au Front de libération du Québec (FLQ). Entre leurs prises de parole, la poète et slameuse Elkahna Talbi, alias Queen Ka, narre leur récit sur des textes de l’auteure et dramaturge gatinoise Marjolaine Beauchamp.

Il y a quelques années, l’artiste originaire de Buckingham s’est pointée sur la colline du Parlement en pleine manifestation pro-vie. Enceinte, l’auteure féministe s’est mise torse (presque) nu pour affirmer son droit au contrôle de son corps. Et pour, accessoirement, emmerder les manifestants ? « Vraiment. »

Lise Balcer, « c’est comme une rock star pour moi », la louange la dramaturge, dont la pièce de théâtre M.I.L.F. a été primée par le Conseil des arts et des lettres du Québec en décembre dernier. « C’est certain qu’à notre époque, on a l’accès et la possibilité de manifester plus facilement à cause d’actions comme (celles de ces féministes). Ces filles-là, ce sont les précurseures des mouvements de la résistance d’aujourd’hui. »

Le balado replace les faits dans leur contexte : le FLF s’est formé en 1969, alors qu’un appétit dévorant de changements politiques et sociaux faisait gronder le Québec. « À travers le documentaire, on se rappelle qu’il n’est pas si loin que ça, le temps où le Québec était vraiment dans une autre condition sociale et économique », où les rapports de pouvoir entre anglophones et francophones soulevaient l’ire générale, rappelle l’auteure. C’est dans ce bouillonnement qu’est né le FLF ; se considérant doublement opprimées, les membres du mouvement radical allaient militer à la fois pour l’équité des Québécois et pour celle des femmes.

Deux ans plus tard, Lise Balcer s’est retrouvée sur la sellette. Son crime ? Avoir refusé de témoigner au procès de son colocataire. À l’époque, faire partie d’un jury était un privilège réservé aux hommes qui soit possédaient une propriété, soit payaient un loyer élevé. « Si les femmes sont jugées trop niaiseuses pour faire partie d’un jury, moi je suis trop niaiseuse pour témoigner », avait justifié la toute jeune femme.

Au moment où le juge s’apprêtait à sévir contre elle, ses sept consœurs du FLF se sont mises en branle. Toute la bande, Lise Balcer comprise, a écopé d’une peine d’un ou deux mois de prison pour outrage au tribunal. Quelques mois plus tard, le ministère de la Justice déposait un projet de loi pour… permettre aux femmes de devenir jurées.

Nulle part, on ne faisait mention des activistes devenues prisonnières.

« Qu’elles se présentent en cour en brisant tous les protocoles, de langage, de rapports des genres, de classes, c’était une grande action qui a eu un impact, continue Marjolaine Beauchamp. Ça faisait longtemps que (changer la loi) était dans leurs dossiers, ça faisait longtemps qu’on en parlait. Mais cette action-là a grandement influencé parce que ça a sorti cette espèce de théorisation et ça l’a mise dans le concret. »

La vie du FLF fut courte ; le groupe s’est dissous fin 1971. Quant à l’opération, celle-ci a été ravivée par Marjolaine Péloquin en 2008 dans le livre En prison pour la cause des femmes : la conquête du banc des jurés.

Grâce au balado, « on peut mettre notre cenne dans le pot et justement désacraliser toutes ces institutions qui ont couvert notre histoire » d’un point de vue masculin, se réjouit Marjolaine Beauchamp. « Il y a une démocratisation de la prise de parole dans la recension de l’histoire. Ça donne beaucoup d’espoir, parce qu’on va peut-être raconter leur histoire comme il le faut, et rendre hommage aux bonnes personnes. Et arrêter de faire des statues des gens qui vont finalement se révéler être des personnages ignobles de l’histoire. »