Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Fernande Côté-Charest va avoir 100 ans vendredi, elle aime encore conduire des voitures sport.
Fernande Côté-Charest va avoir 100 ans vendredi, elle aime encore conduire des voitures sport.

Cent ans au jour le jour

CHRONIQUE / «Le plus dur pour moi, c’est de ne pas aller trop vite…»

Fernande Côté-Charest va avoir 100 ans vendredi, elle aime encore conduire des voitures sport. Elle a un faible pour les Miata. «Ça va tellement bien! Ça tourne…» Le reste du temps, elle conduit sa Honda Civic où bon lui semble, «sauf peut-être le gros trafic à Montréal, ça me tenterait moins».

Moi non plus.

À la une du Soleil du samedi 7 août 1920, on titrait en manchette «Demain une conférence décidera de la guerre ou de la paix du monde». Sur la une aussi, l’état des récoltes à Québec, «Fruits bons, petits fruits très bons, légumes bons à l’exception des choux, concombres et carottes qui sont passables».

Le monde a fait la paix.

J’ai rencontré Fernande à Charlesbourg, dans la cour de la maison qu’elle habite depuis 1954, une unifamiliale qui détonne avec les immeubles commerciaux tout autour. «Quand on a acheté, c’était complètement la campagne, on avait des fosses septiques, et pas de trottoirs. En arrière, c’était des champs, les enfants allaient jouer là.» 

Elle a eu cinq enfants, ils ont entre 54 et 71 ans.

Elle a eu son Maurice aussi, qu’elle a rencontré par hasard alors qu’elle remplaçait au pied levé une amie qui travaillait dans une cantine pour travailleurs. «Quand je l’ai vu, j’ai tout de suite eu le coup de foudre. Ils étaient quatre ou cinq messieurs qui travaillaient dans les bureaux, je servais le dîner, j’étais assez occupée. Sur le coup, il ne m’a pas dit grand-chose, mais il m’a rappelée pas longtemps après…»

Le coup de foudre a été réciproque. «Ça fait 72 ans qu’on est mariés».

Fernande dit «on est» même si Maurice est décédé il y a 36 ans d’un cancer fulgurant du pancréas, qui l’a emporté en quatre mois. «J’avais un mari avec un caractère des plus beaux. On est toujours restés de vrais amoureux, proches l’un de l’autre. Mon mari m’écrivait des petits billets, il s’arrêtait chez Laura Secord quand il passait devant. Quand il travaillait près des Plaines, j’allais dîner avec lui. J’arrivais avec mes chaudrons, ma table à cartes, mes chaises et je lui faisais un dîner chaud, avec deux ou trois chaudrons. C’était de l’ouvrage, mais c’était agréable. On se faisait plaisir.»

Elle a traversé son deuil «difficilement et longuement. Il faut bien continuer. Mais il est là, il est toujours là.»

Elle aussi est toujours là, et «toute là», et elle est encore de son temps, elle ne se laisse pas dépasser. «Quand les ordinateurs sont sortis, je me suis dit : «si on ne s’y met pas, on va être des illettrés». Il y avait une école pas loin d’ici, je me suis inscrite, même les profs n’en savaient pas beaucoup au début.» C’était il y a une trentaine d’années, «peut-être plus». Elle a eu trois ordinateurs PC, elle a maintenant une tablette.

Fernande est sur Facebook, ne manque pas une nouvelle. 

Elle a 23 arrière petits-enfants.

Elle vit à quelques jours de ses 100 ans comme elle a toujours vécu. «Pour moi, 100 ans, c’est la vie courante. Je ne suis pas accrochée à un chiffre, je vis au jour le jour.» Elle a gardé le goût des beaux bijoux qu’elle tient de son père. «Mon père était bijoutier, ma mère chapelière, les deux avaient leur commerce dans la maison [à Montmagny]. Papa réparait tout, même les appareils médicaux de l’hôpital.»

Tout se réparait. Comme la vieille Ford de son père, qu’il lui laissait conduire à l’occasion. «J’ai appris à conduire dans la vingtaine avec l’auto de mon père, ça m’intéressait les autos. Il me la prêtait, mais pas souvent, ce n’était pas la mode.» 

Une femme qui conduit non plus. Elle adore encore ça. «Pour moi, c’est un vrai plaisir. Pendant le confinement, j’allais faire des tours, juste pour changer de paysage.» Et, une fois de temps en temps, elle se loue une Miata pour une fin de semaine. Fernande doit faire attention, elle a le pied pesant.

Ses chaudrons ne sont jamais loin, elle se fait encore à manger, et des desserts en masse, des beignes, de la guimauve, du sucre à la crème.

Et les bonbons à la cannelle de sa mère.

Fernande a toujours aimé la vie, et sa vie. «Je suis née dans un bon temps, il y avait moins d’inquiétudes dans ce temps-là. J’avais des amis, on se recevait, on allait au café Roger sur la Principale à Montmagny, c’était 15¢ pour un sundae, 5¢ pour un casseau de frites et 35¢ pour aller au cinéma.» 

Elle et son Maurice ont aussi donné de leur temps aux autres, entre autres pour raccommoder des couples. «On a beaucoup aidé les autres parce que nous, ça allait bien. On dirait que ça s’est fait automatiquement. Et c’était gratifiant parce qu’on se rendait compte qu’on aidait vraiment.»

Et il y a eu Dieu, tout le long.

Fernande n’a pas de regrets, pas de recette non plus pour vivre si longtemps. À part peut-être ça. «Quand les gens me demandent c’est quoi ma recette, je leur dis que j’ai beaucoup d’amour autour de moi, j’ai toujours eu beaucoup d’amour autour de moi. C’est ça, ma réponse.» 

Avant de partir, je lui ai posé cette question :

-Est-ce que vous pensiez vous rendre à 100 ans ?

-Pas vraiment. La vie, ça passe jour après jour sans qu’on y pense. Je laisse filer le temps sans me poser de questions. Et si c’était à refaire, je referais exactement la même chose, de la même façon, pareil. 

-Sauf pour la mort de Maurice?

-Oui…