La planète sport a cessé de tourner quelques heures.
La planète sport a cessé de tourner quelques heures.

Boycott historique du sport professionnel: que restera-t-il de cet élan de protestation?

Émilie Pelletier
Émilie Pelletier
Le Soleil
La mort de l’Afro-Américain George Floyd, puis récemment les coups de feu tirés sur Jacob Blake par des agents du Wisconsin continuent de mobiliser les athlètes professionnels. Au hockey, au football, au basketball, la planète sport a cessé de tourner quelques heures. Les sportifs prennent position comme rarement auparavant en appui au mouvement Black Lives Matter et aux victimes de discrimination raciale et de violences policières. Mais que restera-t-il de cet élan de protestation? Retour sur le boycott historique du sport professionnel vu par Frank Pons, directeur de l'Observatoire international en management du sport.

Le mouvement auquel on assiste, où plusieurs athlètes de différentes ligues se mobilisent, est-ce qu’il a pris une ampleur qu’on pourrait dire sans précédent? 

Ce n’est pas la première fois que des matchs sont suspendus, mais avec cette ampleur-là et une pensée collective qui passe à travers les sports oui, c’est la première fois. Il y a déjà eu des boycotts de pays, par exemple aux Jeux olympiques, des boycotts de joueurs aussi pour des problèmes sociaux. Mais que ce soit une initiative de joueurs à travers les ligues de sports et que ce soit fait de façon collective, ça c’est nouveau. 

Q La protestation dans le sport elle ne date pas d’hier pourtant?

R On peut remonter à plusieurs années. Au baseball, il y a eu Jackie Robinson, au football il y en a eu dans l’ancienne American Football League où des Afro-Américains ont boycotté le match des étoiles en 1964. Ensuite, il y a eu le poing levé aux Jeux olympiques à Mexico pour les inégalités raciales. Ça fait plus de 50 ans et on est toujours dans la même problématique. C’est sans doute pourquoi c’est aussi marquant maintenant, les gens en ont ras-le-bol de répéter, comme si on ne les écoutait pas et qu’il ne se passait rien. Cette bataille sociale, elle existe depuis longtemps, mais là c’est vraiment d’une ampleur incroyable. 

Q On a beaucoup parlé de la mobilisation dans le monde du sport. Il y a aussi des artistes dans le cinéma, dans la musique par exemple qui ont pris la parole pour dénoncer les inégalités raciales. Pourquoi est-ce qu’on entend surtout parler de ce qui se fait dans le sport alors? 

R C’est un sujet qui concerne l’ensemble de la population, mais qui est en effet plus visible dans le sport, parce que le sport est visible par définition. On a été privé de sports pendant des mois, alors il y a un effet où tout le monde regarde les bulles sportives, les championnats. C’est un effet d’attention incroyable donc on le remarque plus dans le sport parce que les sportifs sont très exposés.  

Il y a aussi un phénomène de vécu, c’est-à-dire que vous et moi, on ne vit pas le racisme au quotidien. Dans les sports comme le basketball et le football américain, il y a une propension d’Afro-Américains très importante. Les sportifs sont sensibles au sujet des inégalités raciales parce qu’ils les ont vécues depuis leur plus tendre enfance. C’est encore plus révoltant pour eux de voir une personne afro-américaine se faire blesser ou tuer dans la rue, parce que ça leur rappelle en quelque sorte ce qu’ils ont vécu.  

Q Cette suspension des matchs qu’on a observée pendant 48 heures, est-ce qu’il s’agissait d’un bon moyen de pression pour faire entendre la cause? 

R C’est un excellent moyen de pression à l’heure actuelle, parce qu’on est dans une situation politique tendue aux États-Unis, près des élections en plus. Dans ce cas-ci, c’est un événement qui a été le déclencheur, parce qu’il y a une accumulation, un manque d’écoute. Le phénomène de communauté et le fait d’avoir toutes les équipes regroupées dans une bulle accentue l’explosion du mouvement et l’effet domino dans les différentes ligues. Ce qui est frappant, c’est la somme des athlètes qui prennent position. 

Est-ce qu’on peut donc, déjà considérer que le message a été entendu?  

R Oui, c’est un positionnement qui a été clair. Pour certaines ligues, c’est un retour rapide à la compétition toutefois, c’était donc une action d’éclat qui est majeure et qui marquera. Il faudra voir les actions qui vont suivre, parce que sinon ça va rester la même chose. Est-ce que l’écoute se transformera en actions? C’est ce que j’ai hâte de voir. C’est sûr que l’écoute est plus grande qu’à l’habitude en raison de la visibilité, mais les actions sont limitées.  

Les organisations sportives ont un rôle social à jouer, c’est un devoir qu’elles ont de s’impliquer dans les causes sociales. Le sport doit représenter la société, le sport doit être inclusif, le sport est un grand vecteur de communication et il peut faire passer des messages importants.  

On parle beaucoup des États-Unis, ce sont des sports qui en mènent large chez nos voisins du sud. Alors, chez nous, au Canada, au Québec, ce mouvement de protestation aura-t-il un impact?  

R Ça suit l’actualité à travers le monde. Les inégalités, le racisme, ce sont des problèmes mondiaux. Le Québec n’y échappe pas, il est peut-être moins exposé, mais est-ce que ça veut dire que ça n’existe pas? Non, les tensions raciales, le profilage racial, ça existe ici aussi.  

*L’entrevue a été raccourcie à des fins de synthèse