Bouillement culturel et festif à Paris

BOBIGNY — Une guinguette sur le stationnement d’une usine désaffectée, un bar électro dans un terrain vague, des ateliers d’artistes entre les murs d’une ex-fabrique de pneus... Le bouillonnement culturel et festif des friches de Seine-Saint-Denis, au nord de Paris, amène les Parisiens à franchir le périphérique.

Quand ils se sont installés à Pantin dans un espace de 4000 m2 abandonné depuis plus de dix ans, les membres du collectif Soukmachines ont dû «vider ce qui ressemblait à une décharge: des arbres, des poubelles, des outils», se souvient Anne-Sophie Levet, directrice adjointe de La Halle Papin installée dans cette ex-banlieue parisienne rouge à la réputation sulfureuse.

En 2016, ce collectif spécialisé dans l’organisation de soirées et «la reconversion de sites inoccupés» est contacté par la mairie de Pantin, qui lui propose un bail précaire d’un an pour redonner vie à une usine désaffectée censée devenir «un pôle d’excellence» dédié à l’économie verte.

Le projet a pris du retard et l’année s’est transformée en trois ans. Dans le très populaire quartier des Quatre chemins, entre Pantin et Aubervilliers, La Halle Papin, son joyeux bazar, ses concerts, ses ateliers d’artistes, sa piscine gonflable et ses barbecues «en libre-service» sont devenus une institution: 20 000 personnes ont franchi sa grille en 2017, parmi lesquels des Parisiens venus chercher un souffle de liberté dans ce territoire plutôt connu pour cumuler le plus faible niveau de vie et le plus fort taux de criminalité de France.

Dans cette ancienne terre maraîchère puis ouvrière, la désindustrialisation a libéré de vastes espaces longtemps inexploités, qui ont pris de la valeur sous l’effet de la pression foncière de plus de plus forte dans la métropole du Grand Paris.

Selon une étude publiée en janvier par l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la Région Ile-de-France --qui inclut la capitale française et des départements l’entourant--, la Seine-Saint-Denis concentre plus d’un tiers des quelque 80 friches transformées en lieux de partage festifs, culturels, sociaux ou même agricoles. Leurs noms? Halles Papin ou Cité fertile à Pantin, 6 B à Saint-Denis, Station E à Montreuil ou encore le Paysan urbain à Romainville, qui sont les pendants de célèbres friches parisiennes comme Grands Voisins ou Ground Control.

«On voit plein de gens de Paris!» 

Dans cette «version légale des squats [...] s’invente une nouvelle façon de faire la ville», disent les auteurs de ce rapport, qui note par ailleurs qu’«Est ensemble», qui réunit une dizaine de communes en voie de «gentrification» de l’est du département, est la seule collectivité territoriale à avoir institutionnalisé cette pratique comme un outil d’aménagement du territoire.

Pour la troisième année, l’établissement public territorial «Est ensemble» a organisé un appel d’offres pour occuper des terrains laissés à l’abandon, en attendant la concrétisation de projets prévus à l’horizon d’une ou plusieurs années. «On a un territoire plein de jeunes entreprenants et plein de lieux abandonnés. On a donc décidé d’aider ces acteurs pour que nos villes ne deviennent pas juste des dortoirs de Paris», résume Mireille Alphonse, vice-présidente d’Est Ensemble, en expliquant avoir regardé notamment ce qui se faisait «en Angleterre et en Allemagne».

Cerise sur le gâteau, ces lieux qui bénéficient d’abord à des habitants plutôt mal lotis en infrastructures sont aussi devenus une vitrine branchée pour «le 93». «Ce sont désormais des lieux de balades et de visites touristiques dans le Grand Paris, pour des Parisiens en quête d’espace et de lieux pour faire la fête», se réjouit le président du département de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel.

Slavika Marmakovic, cheffe de la Guinguette des Grandes Serres qui vient d’ouvrir sur les rives du canal de l’Ourcq, n’en revient toujours pas: «On voit plein de gens de Paris, même de la rive gauche!», sourit cette Pantinoise.

Depuis le début de l’été, une foule d’urbains viennent là mettre les pieds dans le sable et profiter du calme à peine troublé par le va-et-vient des bateaux, en attendant qu’un promoteur aménage l’usine voisine.

«On devrait pouvoir continuer pendant deux étés encore. C’est quand notre projet sera abouti qu’il faudra partir, ça me fait un peu de peine», confie Renaud Chateaugiron, directeur d’exploitation de la guinguette.

Pour aller ailleurs? «Il ne faut pas se faire d’illusions : bientôt il n’y aura plus aucune friche inoccupée en Seine-Saint-Denis», prédit-il.