Bissonnette avait consulté des vidéos de tueries

Polytechnique. Columbine. Charleston. Quelques semaines avant de commettre six meurtres à la Grande Mosquée de Québec, Alexandre Bissonnette a regardé des vidéos en lien avec des tueries de masse. Un comportement qui démontre bien les risques associées à de telles images, ont souligné deux experts de la poursuite.

Un consortium de médias a déposé une requête pour que le tribunal examine la possibilité que certaines images d’intérêt public, filmées par les caméras de surveillance du Centre culturel islamique de Québec le soir du 29 janvier 2017, soient diffusées afin de montrer les circonstances de la tuerie.

Le ministère public s’oppose formellement à ce que toute image, quelle qu’elle soit, se retrouve dans l’espace public. Il a fait témoigner hier deux experts en radicalisation sur les risques associés aux images violentes.

La psychiatre Dre Cécile Rousseau de l’Université McGill estime qu’il y a trop de dangers à rendre disponibles des images dures, qui auront une grande influence sur des jeunes plus vulnérables. 

Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable, fait remarquer la Dre Rousseau; la sympathie pour la radicalisation violente est faible, mais elle existe au Québec. Une étude menée par la chercheure et ses collègues dans 14 cégeps de la province montre que 5 % des jeunes sont attirés par cette radicalisation violente. «Nous avons une responsabilité de ne pas nourrir leurs dérives», soutient la chercheure.

Moins d’une semaine avant la tuerie, Alexandre Bissonnette avait visionné sur YouTube des vidéos en lien avec le massacre dans une école de Columbine au Colorado.

Durant tout le mois de janvier 2017, Bissonnette a cliqué à 200 reprises sur des sites Web traitant de Dylann Roof, le suprémaciste blanc qui a tué neuf personnes de race noire dans une église de Charleston.

L’extraction des données de l’ordinateur de Bissonnette montre aussi qu’il a aussi visionné un montage vidéo en lien avec la tuerie de l’école Polytechnique, au cours de laquelle 14 jeunes femmes ont été assassinées par Marc Lépine.

Le criminologue Stéphane Leman-Langlois de l’Université Laval y voit là un comportement typique des tueurs de masse. «Ils veulent s’informer sur le nombre de morts, ils veulent savoir si le meurtrier est devenu célèbre et certains, consciemment, veulent battre le record du nombre de morts», a témoigné le chercheur.

Propagande

En plus d’inspirer d’autres individus, ce type de vidéo peut servir d’outils de propagande, ont indiqué les experts. Les suprémacistes blancs pourraient s’en servir pour mousser la haine contre les musulmans et les djihadistes pourraient l’utiliser pour démontrer à quel point l’Occident laisse les musulmans se faire massacrer, ont résumé les deux chercheurs.

Et bien sûr, il y a le phénomène de la revictimisation, ont souligné les témoins-experts. La Dre Cécile Rousseau est convaincue que simplement savoir que la vidéo est diffusée publiquement pourrait réactiver les souffrances des victimes et de leurs proches.

Le président du Centre culturel islamique, Boufeldja Benabdallah, ne veut jamais voir ces images. Et il sait que les six veuves, en particulier, souhaitent protéger à tout prix leurs enfants. «La dernière image que les enfants gardent de leur père, c’est du sourire et de la gentillesse, explique M. Benabdallah. Les mères ne veulent pas que ce soit annulé par d’autres images.»

Les avocats, dont celui représentant les médias, feront leurs représentations mardi. La Couronne a fait savoir que, selon la décision du juge Huot sur la diffusion, elle déciderait de déposer ou non la vidéo en preuve sur la peine. Tout le débat pourrait donc devenir théorique.