Ado coupable de proxénétisme et de violence conjugale

Jeanne* ne se rappelait pas précisément du nom de chaque motel. Elle n’a pas pu décrire en détail chaque client. Mais au final, la juge Judith Landry de la Chambre de la jeunesse a été convaincue qu’elle avait bel et bien été victime de proxénétisme.

Charles*, l’ex-amoureux de Jeanne, lui aussi âgé de 17 ans au moment des faits, a été déclaré coupable au terme de son procès d’agression sexuelle, d’agression sexuelle causant des lésions, de production de pornographie juvénile, d’avoir vécu des fruits de la prostitution juvénile et de trafic de cocaïne.

Jeanne et Charles sont tombés amoureux en centre de thérapie, alors qu’ils tentaient de vaincre une dépendance aux drogues.

De retour à la maison en décembre 2017, leur relation s’officialise. Jeanne pense avoir trouvé son prince charmant en Charles, garçon flatteur et attentif, de retour aux études et bon travaillant.

La relation se détériore rapidement; Charles se met à dénigrer Jeanne. Bientôt, c’est la rechute. Charles donne de la cocaïne à Jeanne. L’adolescent consomme lui aussi et vend de la drogue.

Les relations sexuelles entre les deux adolescents sont empreintes de violence. Jeanne reçoit parfois des gifles et des coups. Charles lui bouche le nez et lui serre la gorge. À une occasion, selon la preuve retenue par le tribunal, la jeune fille aura le frein de la langue brisé lors d’une fellation brutale.

Charles organise une soirée où Jeanne aura des relations sexuelles avec un de ses amis sous ses yeux. La jeune fille vaut des milliers de dollars, commentera l’ami, après la soirée.

Par la suite, Charles demande à sa copine de recruter d’autres filles. Jeanne sera sa «queen», une escorte de luxe.

Charles recrute un premier client pour Jeanne. Cette dernière manifeste de la résistance. «Le chantage et la manipulation de l’accusé ont été plus forts que ses réticences à effectuer de telles activités», résume la juge Landry, en citant le témoignage de la victime.

Un cycle de quelques semaines se met en branle. Québec, Montréal, Drummondville, Victoriaville, Sainte-Anne-des-Monts; Jeanne est emmenée de motel en motel, sous escorte de Charles ou de ses amis. Elle doit accueillir les clients, les servir et se taire. Elle ne reçoit jamais elle-même l’argent. Charles dit qu’il garde toutes les sommes pour partir vivre en condo avec elle et voyager en Italie et en Tunisie.

En mars 2018, Jeanne montre des signes de lassitude; elle ne veut plus vivre dans de telles conditions.

La mère de Jeanne a témoigné à la cour à quel point l’état de sa fille l’inquiétait. La jeune fille cernée, anxieuse, maigrit à vue d’œil et s’automutile. Jeanne a rangé ses vêtements confortables pour porter les tenues aguichantes offertes par son amoureux.

En avril 2018, Jeanne est renvoyée en thérapie par ses parents, très inquiets. Au centre de thérapie, l’adolescente fait des cauchemars et doit prendre une médication pour traiter un choc post-traumatique.

Selon Jeanne, Charles lui a dit qu’il saurait la retrouver si elle le trahit.

L’adolescent a envoyé plusieurs messages texte à la mère de Jeanne pour être mis en contact avec la jeune fille. 

Émotion authentique

Le témoignage de Jeanne a ses faiblesses, convient la juge Landry. Mais il ne faut pas oublier que la jeune fille consommait cocaïne et médicaments lors des épisodes de prostitution, ajoute la juge. «Les failles peuvent soulever certaines réserves, mais n’invalident pas son témoignage», conclut la juge, soulignant que la jeune fille a témoigné avec une émotion authentique et non feinte.

Pour sa part, Charles a choisi de ne pas témoigner pour sa défense. Son avocate Me Anne-Marie Claveau a tenté en vain de soulever des lacunes dans l’enquête de la police de Québec.

La juge Landry a apprécié compter sur l’expertise du lieutenant-détective Dominic Monchamp, expert en prostitution juvénile du SPVM, qui lui a ouvert la porte d’un univers fermé. «Plusieurs éléments de preuve établis au cours du procès présentent une similitude singulière avec la manière de procéder que l’on retrouve dans le monde de la prostitution», constate la juge Landry.

La procureure de la Couronne Me Jennifer Landry a déjà annoncé qu’elle demanderait que Charles, qui a aujourd’hui 19 ans, soit assujetti à une peine pour adulte. Il risque plusieurs années de pénitencier.

* Prénoms fictifs. L’identité de l’accusé et de la victime est protégée par la Loi sur la justice pénale pour adolescents.