Le caricaturiste Anthony Delatri est décédé lundi à l’âge de 97 ans. On le voit ici avec la caricature immortalisée au Musée canadien de l’histoire.

Le caricaturiste Delatri s’éteint à 97 ans

TROIS-RIVIÈRES — Le Nouvelliste est en deuil, alors qu’Anthony Delatri, qui aura été son caricaturiste attitré de 1967 à 1993, est décédé lundi matin, le 30 décembre, à Trois-Rivières, entouré des siens. Le Louisevillois d’adoption, à qui la Ville avait rendu hommage l’été dernier, en nommant des terrains de tennis et une journée en son honneur, s’éteint à l’âge de 97 ans, des suites d’une pneumonie.

Si c’est avec son trait de crayon qu’Anthony Delatri a laissé sa marque dans l’espace médiatique de la région, c’est aussi un grand sportif qu’on a voulu reconnaître à Louiseville, en juillet dernier. Le caricaturiste était en effet doublé d’un athlète qui se sera distingué dans diverses disciplines, tant par ses performances que par son engagement. Ce qui lui a notamment valu d’être intronisé au Temple de la renommée sportive de la Mauricie.

Jointe par Le Nouvelliste, sa fille, Sandra Delatri, retrace avec émotions le parcours atypique de l’artiste et athlète italo-américain d’origine. Elle raconte que c’est l’embauche du père de M. Delatri à l’Associated Textile, en tant que coloriste, qui mène la famille de Pennsylvanie à Louiseville pour la première fois, au tournant des années 30. Anthony a alors 8 ans.

Le jeune aspirant artiste retourne ensuite aux États-Unis pour étudier, mais reviendra néanmoins passer chacun de ses étés dans la région. «Louiseville, c’était sa place», commente Mme Delatri.

Puis arrive la guerre. Jeune adulte, Anthony Delatri est enrôlé. Une pneumonie l’empêchera toutefois d’être déployé au front à la date prévue. Il ne connaîtra la guerre que brièvement. Sa maladie se sera finalement avérée salvatrice, le régiment avec lequel il devait partir ayant largement été décimé, apprendra-il à la fin du conflit. Sandra Delatri souligne l’ironie du sort, tandis que la maladie qui lui a d’abord sauvé la vie aura raison du Louisevillois d’adoption, quelque 75 ans plus tard.

De retour de la guerre, M. Delatri revient vers Louiseville. Il sera le seul de sa famille à le faire. Le charme de la région a opéré et c’est ici qu’il se sent chez lui. Il y rencontrera sa femme et tentera sa chance en affaire, avec une entreprise de sérigraphie. Il sera éventuellement embauché à son tour comme coloriste à l’Associated Textile, suivant les traces de son père.

Celui qui a une formation en beaux-arts aurait également pu faire carrière dans le monde du sport, indique par ailleurs Sandra Delatri. Excellant dans les sports de raquette, comme le badminton et le tennis, adepte de chasse et de pêche, M. Delatri est aussi un solide lanceur de balle. Jouant dans deux ligues à la fois, alors qu’encore aux États-Unis, son talent sera remarqué. Le jeune athlète est ainsi invité à faire des essais avec les Giants de New York (à l’époque). L’esprit libre choisira toutefois la famille au détriment d’une vie d’athlète professionnel, qui l’aurait poussé à vivre loin des siens, relate Mme Delatri.

L’émergence du caricaturiste

Si l’homme gagne sa vie et que le sportif s’investit dans diverses activités, l’artiste n’est jamais loin. Il s’adonne à la caricature, à temps perdu. En 1967, alors que le Canada célèbre le centenaire de la Confédération, il envoie une de ses œuvres au Nouvelliste, «pour le fun», fait valoir Mme Delatri. Celle-ci est retenue. Son style, proche du cartoon américain, qui trahit ses origines, séduit le quotidien. Jusqu’à la fermeture de l’Associated Textile, en 1975, c’est le soir, dans son sous-sol, que M. Delatri produit les caricatures, à raison de deux planches par semaine. Par la suite, cela devient sa principale occupation.

Comme le caricaturiste doit être au fait de l’actualité, il épluchera trois journaux par jour, se remémore encore Sandra Delatri. La lecture terminée, il passe au café, avec son épouse. Ensuite il s’attaque à la tâche de produire ses dessins. Deux par jour, pour donner le choix au quotidien. Une discipline qui le garde «réchauffé», souligne sa fille.

La caricature qui a ouvert les pages du Nouvelliste à Anthony Delatri, en 1967.

Ce rythme, Anthony Delatri le maintiendra jusqu’au moment de sa retraite, en 1993. Il aura alors réalisé quelque 8000 dessins, rendant compte d’un quart de siècle d’actualités. Une de ses caricatures, illustrant la dualité linguistique canadienne, sera même immortalisée en se retrouvant au Musée canadien de l’histoire.

«Une humilité spectaculaire»

Jean Isabelle, qui signe les caricatures du Nouvelliste depuis le départ de M. Delatri, gardera le souvenir d’un homme sympathique et curieux, qui lui aura indiqué «le bon chemin à prendre».

À l’époque, M. Isabelle avait pris soin de rendre visite à son prédécesseur avant de proposer ses services au Nouvelliste. «Il travaillait dans un sous-sol pas mal encombré de toutes sortes de paperasses. On voyait qu’il avait une grande culture», raconte-t-il.

Les deux hommes auront produit des caricatures à tour de rôle pendant deux ans, le temps d’habituer le lectorat du Nouvelliste à la nouvelle «plume», relate M. Isabelle. Ce dernier explique avoir d’abord voulu s’inscrire dans la poursuite du travail de M. Delatri, avant de développer un style qui lui est propre. «Caricaturiste, ce n’est pas un métier qui s’enseigne. C’est normal de s’inspirer de ce qui a été fait avant nous», indique-t-il.

Un homme humble

À Louiseville, le maire Yvon Deshaies venait d’apprendre la nouvelle lorsque contacté par Le Nouvelliste. S’il se dit attristé par le décès d’un de ses citoyens les plus illustres, le maire se réjouit néanmoins que la Ville ait pris soin de rendre hommage à l’artiste-sportif de son vivant.

«On lui avait fait une belle fête. Je pense qu’il était heureux de ça. On devrait toujours honorer les gens quand ils sont encore là pour en profiter», soutient-il.

De son côté, Michel Neveu, le citoyen ayant milité pour que la Ville rende hommage à son citoyen de marque, se décrit comme «un ami de Tony».

Il raconte que tout en étant heureux de l’hommage qui lui était rendu, Anthony Delatri se demandait ce qu’il avait tant fait pour qu’on lui porte pareille attention. «Il était d’une humilité spectaculaire», image M. Neveu.

C’est d’un homme «qui ne maugréait jamais contre personne et qu’il faisait bon croiser», dont Michel Neveu se souviendra.

La famille n’a pas encore fixé de date pour les funérailles de M. Delatri. On évoque seulement «la fin du mois de janvier».