Les étés se suivent, mais ne se ressemblent pas pour Laurence Vincent Lapointe.
Les étés se suivent, mais ne se ressemblent pas pour Laurence Vincent Lapointe.

Laurence Vincent Lapointe: remonter la rivière

L’été que nous vivons suit un printemps pas comme les autres. Toutes les sphères de la société ont été affectées par la pandémie et le confinement. Dans cette série «L’été de nos personnalités», les médias de la Coopérative nationale de l’information indépendante (CN2i) vont à la rencontre de personnalités de tous les domaines: politique, sports, science, culture, vie communautaire afin de savoir comment se passera leur été. Des conversations libres que nous vous présentons chaque samedi.

Laurence Vincent Lapointe relaxait dans son lit, en écoutant tranquillement une télésérie, lorsqu’un courriel s’est affiché devant ses yeux. Il lui semble avoir entrevu «failure test», deux mots annonciateurs d’une très mauvaise nouvelle.

«Je ne me souviens pas d’avoir fini la première phrase tellement je ne comprenais pas ce qui se passait.»

C’était en août 2019. Laurence se trouvait en Allemagne où elle s’entraînait à l’approche des championnats mondiaux, en Hongrie.

Celle qu’on surnomme la reine du canoë venait de vivre une journée parfaite sur l’eau. «J’allais super vite! Mon coach était vraiment fier.»

Tout allait rondement jusqu’à ce que le courriel apparaisse et que le sol s’ouvre sous ses pieds.

Laurence est sortie de sa chambre en trombe, sans fermer la porte derrière elle. L’athlète est allée cogner à celle de son entraîneur qui venait de recevoir le même message électronique l’informant que sa protégée avait échoué à un test antidopage.

Ce n’était donc pas une blague.

«C’est un peu con de penser ça, mais sur le coup, j’ai cru qu’il y avait une caméra cachée quelque part.»

Laurence Vincent Lapointe était à un an des Jeux olympiques de Tokyo où sa discipline allait être présentée pour la première fois, et ce, beaucoup grâce aux performances de la multiple championne du monde.

La jeune femme de Trois-Rivières était toute désignée pour revenir avec une, sinon des médailles, jusqu’à ce que son monde s’effondre en raison des traces de ligandrol retrouvées dans son organisme.

Suspendue provisoirement, l’athlète de 28 ans a finalement été blanchie en janvier. Il a été démontré que la source de contamination était son ex-conjoint qui avait consommé la substance interdite. L’enquête a permis de conclure qu’il y avait eu transmission lors d’un échange de fluides corporels, soit la salive, la sueur ou le sperme.

Qu’il s’agisse de l’un ou l’autre, les détails ne nous regardent pas. Le résultat est le même. Un rêve olympique a failli être anéanti.

Il en a coulé de l’eau sous les ponts depuis l’été 2019. Je dirais même depuis septembre 2017, alors que je la rencontrais pour la première fois. Laurence Vincent Lapointe m’avait raconté ses débuts en canoë, vers l’âge de 12 ans. Son récit était digne d’une comédie.

«J’étais nulle, tellement pourrie!», avait-elle ri en relatant comment il lui était difficile de maîtriser l’étroite embarcation.

La jeune fille, déjà plus grande que tout le monde, renversait sans arrêt, la tête sous l’eau. Plusieurs auraient lancé la serviette et la pagaie, mais pas Laurence. Son entêtement et sa ténacité ont fini par lui donner raison.

Je l’ai retrouvée chez ses parents où elle habite avec son chien Yuki qui la suit partout. Le shih tzu âgé de 11 ans n’a pas idée comment il a joué un rôle de thérapeute auprès de sa maîtresse au cours de la dernière année. Une présence réconfortante pendant la tourmente.

«Au début, je n’étais pas capable de sortir. Je n’étais pas en dépression, mais je vivais un choc, un deuil, un gros down. Quand je restais à la maison ou que j’étais toute seule, je pensais juste à ça. Et quand je sortais de chez moi, les gens me reconnaissaient tout le temps. Il n’y a pas une journée où on ne me disait pas: "On est avec toi Laurence! C’est sûr que tu ne l’as pas fait."»

Elle ne pouvait pas avoir triché. Pas volontairement.

La Trifluvienne était soulagée qu’on lui témoigne notre solidarité, mais par la force des choses, ces encouragements la replongeaient dans son malheur. Tenue à l’écart de son équipe, elle rongeait son frein en attendant qu’il soit prouvé qu’elle disait la vérité.

Laurence caresse son chien qui somnole sur le bord de la fenêtre du salon. En verve comme lors de notre premier entretien, elle se livre à cette confidence sous forme de comparaison.

«Imagine une flèche que quelqu’un a tirée. La flèche est en plein vol. Tu es la flèche et la cible, ce sont les Olympiques. Tout à coup, tout devient noir, c’est le néant. Tu n’as plus de repères. Tu ne sais plus si tu avances, si tu recules, si tu es immobile ou si tu es en train de tomber. Moi, j’avais ce feeling-là. J’étais figée.»

L’athlète suspendue et blanchie n’aura pas eu besoin de la pandémie pour réaliser l’importance de se laver les mains aussi souvent que nécessaire. Depuis qu’elle a échoué à un contrôle antidopage, Laurence a développé une hypervigilance, voire une paranoïa envers tout ce qu’elle touche.

En toute transparence, Laurence souligne qu’elle n’est pas prête de retomber en amour, pas avant les Olympiques en tout cas. Elle est et restera célibataire.

«Une nonne!», dit-elle avec humour avant d’ajouter sur un ton sérieux que sa confiance est ébranlée depuis la rupture avec celui qui a été son amoureux pendant cinq ans.

«Si je rencontre quelqu’un, comment savoir que cette personne n’a pas pris quelque chose qui pourrait me contaminer?»

Laurence Vincent Lapointe ne peut plus être la même après avoir traversé pareille épreuve.

«Je me suis rendu compte que j’étais beaucoup plus forte que je pensais, que j’avais plus de résilience.»

La canoéiste aurait dû être aux Jeux de Tokyo initialement prévus du 24 juillet au 9 août 2020. La COVID-19 a changé les plans. Le rendez-vous planétaire a été annulé et reporté à l’été 2021.

Sur le coup, Laurence a plutôt mal accueilli cette décision.

«Pas encore! J’ai assez donné!»

La Trifluvienne avait repris l’entraînement avec la volonté de faire oublier ses mois d’absence. Elle avait déjà récupéré sa vitesse, ce qui veut dire qu’elle était rapide et sur la bonne voie de passer à l’histoire.

Mais voilà que tout s’arrêtait de nouveau pour l’athlète, comme si ses coups de pagaie venaient d’être donnés dans le vide.

Quelques heures après avoir reçu cette autre brique sur la tête, Laurence a discuté avec son entraîneur qui lui a fait voir la situation sous un autre angle.

Ce contretemps provoqué par la pandémie est un mal pour un bien. Repousser les Jeux ne l’éloignera pas de son rêve, bien au contraire.

«S’il avait fallu que je sois prête pour les Olympiques, je l’aurais été, mais comment je me serais sentie après? La dernière année a été tellement lourde…»

La championne profitera donc de la prochaine année pour prendre soin, aussi, de sa santé mentale et émotionnelle. Laurence a besoin de retrouver son équilibre après avoir vu sa vie chavirer.

***

En rafale

  • Un plan principal pour l’été…

«Continuer d’avoir du plaisir, un coup de rame devant l’autre. Aussi, nous sommes bien installés ici, avec une belle piscine et un beau jardin. J’adore cuisiner!»

  • Un beau souvenir d’un été d’enfance…

«Au chalet avec mes cousins. Nous allions à la chasse aux grenouilles que nous remettions à l’eau. Le soir, on se faisait un feu en écoutant les ouaouarons.»

  • Qu’est-ce qu’on te souhaite pour l’automne?

«Être satisfaite de mon été, du travail que j’aurai accompli et de la base que j’aurai accumulée. M’entraîner encore plus fort en prévision des Jeux olympiques.»