Frédéric Morin et Guillaume Janelle-Lavallée exploitent La Petite terre maraîchère.
Frédéric Morin et Guillaume Janelle-Lavallée exploitent La Petite terre maraîchère.

L'agriculture de proximité fertile en résilience

Sébastien Houle
Sébastien Houle
Le Nouvelliste
Saint-Boniface — Frédéric Morin se perçoit comme un «fermier de famille». Son entreprise de production de légumes biologiques, La Petite terre maraîchère, a le vent en poupe. Lancée modestement en 2015, sa taille double pratiquement d’une année à l’autre. Au cours des prochains mois, ce sont plus de 175 paniers de «légume de la semaine» qui seront distribués hebdomairement aux familles des environs de Saint-Boniface, selon une formule d’abonnement saisonnier axée sur la philosophie du «circuit court», qui vise à rapprocher producteurs et consommateurs. Or, contrairement aux années précédentes, on n’aura pas entamé le budget publicitaire. La crise sanitaire se sera chargée de créer un engouement pour la production locale.

 Il n’y a pas que les clients qui sont au rendez-vous à La Petite terre maraîchère, l’offre de main-d’œuvre se montre aussi plus abondante. Une situation qui reflète les constats du premier ministre Legault, qui se réjouissait récemment de la réponse à son appel pour un retour vers le travail agricole. «On a reçu une trentaine de CV», relate M. Morin, «du jamais vu!», s’exclame-t-il. Comme la production gagne en importance, lui et son associé depuis 2017, Guillaume Janelle-Lavallée, engageront deux travailleurs pour une première fois cette année. Ils auront l’embarras du choix, semble-t-il. L’afflux de volontaires renvoie à un désir de se rapprocher de la nature qui n’est pas étranger à crise actuelle, analyse le producteur maraîcher. Plusieurs candidats viendraient d’ailleurs de la région métropolitaine. De nombreux bénévoles auraient aussi manifesté leur intention de venir travailler aux champs. Une aide qui est toujours la bienvenue, indique-t-il.

Prenant une pause du travail, entre deux rangées de plants d’ail qui émergent du sol, Frédéric Morin pose un regard philosophique sur la pandémie. S’il est beaucoup question des failles qui apparaissent dans le réseau de la santé, la crise touche également de plein fouet le secteur agroalimentaire, observe-t-il. Il souligne que l’abattage massif de porcs ou le détournement de millions de litres de lait vers les égouts, qui ont récemment été déplorés, viennent illustrer la fragilité des structures en place. Les entreprises de petite taille sont beaucoup plus résilientes, maintient-il.

Or, les petits exploitants doivent composer avec un cadre qui a davantage été pensé pour la production à échelle industrielle, se désole M. Morin. «Ce n’est pas vrai qu’on a les moyens d’investir entre 500 000 $ et 1 million $ pour partir une ferme maraîchère», martèle-t-il. Les jeunes maraîchers, issus comme lui du DEP en production horticole, de l’École d’agriculture de Nicolet, ou du programme de production légumière biologique, du Cégep de Victoriaville, se heurtent à la réglementation qui interdit toujours le morcellement des terres agricoles. «Pendant ce temps-là, c’est les étrangers qui viennent acheter nos terres», se désole Frédéric Morin, qui espère que l'après-crise sera l'occasion d'une remise en question de notre façon d'occuper le territoire.

Si son discours est passionné, le maraîcher dit cependant laisser aux autres le soin de faire de la politique. Il indique toutefois que le modèle d’affaires qu’il préconise, résolument axé sur la consommation locale, a démontré sa viabilité. Il en veut pour preuve le rendement que Jean-Martin Fortier, un pionnier dans le domaine de la production intensive à petite échelle au Québec, arrive à retirer d’une parcelle d’un seul hectare. «Il est arrivé à produire pour 300 000 $ sur une base annuelle sur une aussi petite terre, c’est impensable dans le modèle d’agriculture industrielle», observe Frédéric Morin.

La parcelle que les deux associés de La Petite terre maraîchère exploitent à Saint-Boniface, depuis qu’ils ont déplacé leur opération de Saint-Élie-de-Caxton, fait à peine trois quarts d’un hectare. L’intensité est cependant au rendez-vous. Une cinquantaine de légumes, en 200 variétés, est produite dans une grande serre, dans trois «tunnels chenilles» – des serres qui ne sont pas chauffées, mais qui maximisent l’apport de la lumière solaire – et sur le reste de la terre, qui est soigneusement préparée et qui semble être prête à livrer le meilleur d’elle-même.

Tout intrant est biologique et l’ensemble de la production porte la certification Québec Vrai, explique avec une certaine fierté M. Morin. Tout paraît avoir été pensé pour tirer le maximum de l’espace occupé et de l’énergie déployée. Des insectes prédateurs se chargent des insectes parasites, les cimes des plans de poivrons sont divisées en leur centre pour doubler le rendement et des têtes de plants de tomates cultivés pour leur saveur sont greffées à des pieds de plants réputés plus robustes. «L’agriculture à échelle humaine», comme la décrit Frédéric Morin, ne semble pas faire abstraction du souci de la rentabilité.

Si La Petite terre maraîchère peut se targuer de traverser la crise de la COVID-19 sans trop de dommages, on doit néanmoins composer avec une part d’incertitude. Bien que les clients soient au rendez-vous pour les paniers hebdomadaires, les marchés publics et les restaurants représentaient néanmoins une part du chiffre d’affaires de l’entreprise des dernières années. On a bien annoncé le maintien des activités dans les marchés publics, moyennant certains ajustements, il restera à voir si les clients répondent présents. Quant au secteur de la restauration, sa relance demeure en suspens. Les deux maraîchers de Saint-Boniface peuvent en revanche compter sur un kiosque à la ferme, qui, si la tendance se confirme, pourrait profiter de l’engouement pour l’achat local.

La Petite terre maraîchère fait partie des 13 exploitations agricoles inscrites au Réseau des fermiers de famille, en Mauricie et au Centre-du-Québec. «Exploitées sur de petites surfaces et avec peu de mécanisation, les fermiers de famille contribuent à un modèle agricole durable où le contact de personne à personne prédomine», fait valoir le regroupement.

De son côté, l’Union des producteurs agricoles (UPA), a lancé le mouvement Mangeons local plus que jamais! «Nous avons besoin de nous sentir intimement liés, malgré la distanciation sociale qui nous sépare», plaide l'organisation syndicale qui représente l'ensemble du secteur agricole au Québec.