Frédérik Borel craint que ce soit l’escalade d’un débat malsain qui mène à des événements comme ceux de la mosquée de Québec ou des attentats en Nouvelle-Zélande.

La peur de perdre une partie de nous-mêmes

TROIS-RIVIÈRES — Ça fait bien dix ans que Frédérik Borel est impliqué à l’association étudiante de l’UQTR. Le 15 mars dernier, il travaillait à la mobilisation de la journée de grève autour de la manifestation pour l’urgence climatique quand les attentats contre les deux mosquées ont frappé la Nouvelle-Zélande. Ce n’est pas tant parce qu’il est lui-même musulman qu’il s’est senti secoué. C’est de nous voir perdre notre part d’humanité qui le rend triste.

Borel, comme on l’appelle, est un gars de Pointe-du-Lac. C’est là qu’il a grandi. Il y arrive à l’âge de huit ans. Sa mère est Espagnole, son père est Algérien. Lui est résolument Québécois. Aujourd’hui, du sommet de ses 40 ans, Frédérik Borel est une référence à l’AGEUQTR, «l’asso étudiante». Tous le connaissent. Il a longtemps fait partie de l’exécutif. Alors qu’il complète actuellement une maîtrise en communication sociale, il est un employé de l’organisation. Conseiller à l’exécutif, peut-on lire sur la porte du petit bureau qu’il partage avec un autre membre de l’association.

Jeune vieux ou vieux jeune, M. Borel peine à se définir. Il a fait quelques détours avant de s’accrocher les pieds à l’université. Il a notamment été entraîneur de basketball à l’école secondaire Chavigny. Il voulait redonner à l’école et au sport qui lui ont permis de devenir qui il est, explique-t-il. Il passera ainsi sept ans à s’investir avec une bande de jeunes, les menant ultimement à un championnat.

L’âge adulte apprivoisé, le Trifluvien revient donc sur les bancs d’université. Maturité en prime. Il fait un baccalauréat en histoire, avec mineur en sciences politiques. Ayant grandi dans un milieu «blanc» — au primaire, son seul ami d’origine étrangère est un haïtien adopté par une famille québécoise — M. Borel trouve à l’UQTR une diversité culturelle qu’il avait peu connue. Il deviendra, entre autres choses, une référence pour les étudiants étrangers qui cognent à sa porte pour saisir les «codes» de la société d’accueil.

Maintenant qu’il est à la maîtrise, Frédérik Borel s’intéresse dans ses recherches à la représentation des communautés culturelles dans l’espace médiatique. C’est de la posture d’un chercheur qu’il tente de poser un regard sur les débats qui ont cours au Québec sur la laïcité, sur l’omniprésence de la question du voile et sur le fanatisme sous toutes ses formes.

S’il se dit musulman, Frédérik Borel indique qu’il est non pratiquant. Sa mère est catholique, son père, musulman d’origine, ne pratique pas et est non croyant, souligne-t-il. Sa conjointe, avec qui il a un enfant, est originaire de la Réunion et est de culture catholique, mais ne fait pas grand cas de la religion, explique-t-il. L’islam, pour lui, est un choix personnel. Il dit y voir une religion de tolérance et d’humanisme.

Les attentats récents en Nouvelle-Zélande devraient nous inciter à remettre en question notre approche des réseaux sociaux, maintient le chercheur en herbe. Il s’inquiète de la mise en scène orchestrée par son auteur. Il n’hésite pas à comparer ce triste épisode au carnage perpétré en France contre des juifs, par le terroriste islamiste franco-algérien Mohammed Merah ou à la tuerie de Norvège, en 2011, où Anders Behring Breivik avait abattu près de 70 jeunes de sang-froid. Il ne veut pas victimiser un groupe plus qu’un autre. C’est l’humanité tout entière qui est touchée à chaque fois, déplore-t-il.

Son regard de chercheur le pousse toutefois à se questionner sur la marginalisation de certains groupes dans l’imaginaire populaire. Il illustre son propos en exposant qu’à Hollywood, le méchant d’autrefois était le Soviétique. Aujourd’hui c’est le moudjahidine. Dans Rambo III, celui-ci était un allié quand le légendaire soldat débarquait en Afghanistan pour combattre l’envahisseur soviétique, rappelle-t-il.

Le Trifluvien aimerait voir le débat prendre forme de manière civilisée au Québec. Il s’inquiète de ceux qui érigent la laïcité comme une religion. Il soutient que le Québec n’est pas la France et qu’il importe de trouver un modèle qui nous ressemble et qui colle à notre réalité. «L’intégration est un processus à moyen et long terme», plaide M. Borel, qui donne l’exemple de la communauté italienne qui s’est parfaitement intégrée au tissu social québécois, avec les années. Il ne faut pas demander aux gens de se désincarner, insiste-t-il.

Il souhaiterait aussi que les politiciens ou ceux qui prennent la parole dans l’espace public fassent davantage attention au choix des mots, ceux-ci ayant un pouvoir qu’on a trop tendance à sous-estimer, selon lui. «On est dans une société démocratique et tant mieux s’il y a du débat. Par contre, quand le débat est malsain ou dérape, on peut voir qu’il y a une escalade, au début ça peut être des insultes, ça peut être par les réseaux sociaux, par la suite, c’est là qu’arrivent malheureusement des événements tragiques... Il y a eu Québec et maintenant il y a Christchurch, en Nouvelle-Zélande», se désole-t-il.