Denis Gratton
Une garderie a avisé une mère que son fils ne serait plus le bienvenue si elle allait en voyage aux Philippines et au Vietnam.
Une garderie a avisé une mère que son fils ne serait plus le bienvenue si elle allait en voyage aux Philippines et au Vietnam.

La peur d’avoir peur

CHRONIQUE / « Les faits et les statistiques n’ont aucun poids présentement par rapport à la peur qui existe. »

Marie-Pier est désemparée. Fonctionnaire fédérale, mère d’un garçon d’un an et d’une fille de cinq ans, elle perdra prochainement les services de la gardienne de son fils. Cette dernière, qui exploite une garderie en milieu familial de cinq enfants à Ottawa, a avisé Marie-Pier que son fils ne sera plus admis chez elle à compter du 20 mars.

À cette date-là, Marie-Pier rentrera d’un voyage d’agrément au Vietnam et aux Philippines. Un voyage qu’elle fera seule pendant que son conjoint restera dans le secteur Orléans avec leurs deux enfants.

La gardienne appréhende ce voyage. Elle craint que Marie-Pier revienne atteinte par le coronavirus. Les autres parents de sa garderie le craignent également.

Alors mieux vaut prévenir que guérir, s’est-elle dit, elle a avisé la maman de se trouver une autre garderie pour son fils si elle effectue ce voyage en Asie. Et ce, même s’il n’y a présentement aucun cas d’infection au coronavirus dans les deux pays où Marie-Pier séjournera.

« C’est un peu un ultimatum qu’elle (la gardienne) m’a lancé, dit Marie-Pier. Tu pars en voyage, tu n’as plus de gardienne. Si tu n’y vas pas, ton fils garde sa place. Mais si on commence à dire oui à des gens qui ne basent pas leurs décisions sur des faits et des statistiques, ça s’arrêtera où ?

«Ma gardienne est super gentille, très compétente et mon fils l’adore. Elle m’a même proposé de me mettre en quarantaine à mon retour, à ses frais. Mais pourquoi me mettre en quarantaine si je ne suis pas malade et que le gouvernement ne me l’impose pas ? Si on m’exige d’être en quarantaine pour une maladie que je n’ai pas, moi, j’ai le droit d’exiger la quarantaine pour les autres parents de la garderie parce que le virus est présentement au Canada.»

Marie-Pier a fait ses devoirs. Elle consulte quotidiennement les sites de Santé Canada, de l’Organisation mondiale de la santé, ainsi que les «conseils aux voyageurs» d’Affaires mondiales Canada.

Et ce mercredi après-midi, elle quittera en toute quiétude, sachant que les risques qu’elle contracte le coronavirus au Vietnam et/ou aux Philippines sont minimes, presque nuls.

«Il n’y a pratiquement pas de risque pour ces deux pays, affirme-t-elle. Aux Philippines, aucun cas n’a été rapporté là-bas au cours des 26 derniers jours. Et il n’y a aucun cas non plus au Vietnam depuis 17 jours. Alors qu’ici, au Canada, on avait 20 cas au moment où j’ai envoyé les documents à ma gardienne.»

— De quels documents s’agit-il ?

«J’ai placé en style ‘point form’ toute l’information que j’ai recueillie sur le web, j’ai ajouté les liens aux sites officiels, et j’ai envoyé le tout par courriel à ma gardienne. Je voulais qu’elle ait les faits et les bonnes statistiques. Elle m’a simplement répondu par un ‘thumb’s up’ (un pouce en l’air). Nous n’avons jamais reparlé de ces documents depuis et elle a récemment placé une annonce sur le web pour aviser les parents d’Orléans qu’elle aura bientôt une place de disponible à sa garderie. Je la comprends un peu. Ce n’est pas nécessairement de sa faute et c’est un problème qui va probablement survenir ailleurs. Les gens ont peur. Ils ne s’informent pas aux bons endroits. Il n’y a rien de mis en contexte dans les médias, on ne fait que parler du nombre de morts. Et dès que tu vas en Asie, les gens ont peur, même si on compte 49 pays en Asie. Ça démontre clairement comment la désinformation commence à avoir un impact sur les gens. Je perds ma garderie parce que j’ose aller en Asie, alors que de nombreux Canadiens passeront la semaine de relâche dans des tout-inclus dans les Caraïbes. Là où se rassemblent des gens de toutes les nationalités venus de partout au monde, et alors que 66 pays sont touchés par le coronavirus. Les faits et les statistiques n’ont aucun poids présentement par rapport à la peur qui existe.»