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À compter du 23 décembre, l’Honorable juge Guylaine Tremblay de la Cour du Québec entreprendra un nouveau périple en dehors des salles d’audience, soit celui d’une retraite bien méritée après 20 ans à la magistrature.
À compter du 23 décembre, l’Honorable juge Guylaine Tremblay de la Cour du Québec entreprendra un nouveau périple en dehors des salles d’audience, soit celui d’une retraite bien méritée après 20 ans à la magistrature.

La juge Guylaine Tremblay tire sa révérence: quand les planètes s’alignent...

Nancy Massicotte
Nancy Massicotte
Le Nouvelliste
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Trois-Rivières — Compte tenu de l’autorité qu’ils représentent et de leur devoir de réserve, les juges sont souvent perçus comme des êtres insensibles au-dessus de la population.

Sous la toge et le rabat, ils demeurent néanmoins des hommes et des femmes, des parents et des grands-parents, confrontés eux aussi à des épreuves personnelles et à toute la gamme possible d’émotions.

Lorsque l’Honorable Guylaine Tremblay de la Cour du Québec a été sollicitée pour une rencontre à l’étape de sa retraite, elle a accepté tout en avouant candidement qu’elle n’était pas «familière» avec les entrevues. Au jour J, tout de suite après avoir rendu une décision sur le banc, elle a enlevé sa toge et s’est rendue ouvrir elle-même la porte de l’aile sécurisée du palais de justice pour permettre aux représentants du Nouvelliste de venir la rejoindre. D’entrée de jeu, elle a annoncé être un peu stressée et s’être même réveillée au cours de la nuit en se demandant si elle n’avait pas fait une gaffe en acceptant.

Cette spontanéité fort appréciée viendra ensuite donner le ton à une entrevue où elle a généreusement levé le voile sur sa carrière dans la magistrature et les impacts de celle-ci sur sa vie privée.

Native de Baie-Comeau, Guylaine Tremblay a été admise au Barreau en 1988. Après 11 ans d’une pratique diversifiée tant au privé qu’à la Direction des poursuites criminelles et pénales du Québec (DPCP), on lui suggère de postuler à un poste de juge pour l’est du Québec. Interrogée si l’accès à cette fonction ultime faisait partie de son plan de carrière, sa réponse a été immédiate: «JAMAIS! À cette époque, j’avais 35 ans. Je n’avais pas assez de temps pour avoir cette ambition. Or, les planètes étaient alignées pour que ça arrive.»

Le 25 octobre 2000, elle est ainsi devenue la première femme juge à siéger en chambre criminelle pour l’ensemble de l’est du Québec. Elle avait alors 35 ans et était la mère de deux jeunes enfants âgés de 8 et 11 ans. Le devoir de réserve allait désormais s’imposer. «Oui ça change une vie mais j’étais déjà une personne assez réservée. Personnellement, je n’ai pas changé tant que ça. J’ai gardé les mêmes amis, qui n’étaient pas nécessairement des avocats», a-t-elle précisé.

Le plus difficile pour elle aura surtout d’avoir été obligée de faire une croix sur son implication et son bénévolat auprès d’organismes qui lui étaient chers, dont le centre Émersion qui venait en aide aux femmes dans la recherche d’emploi à Baie-Comeau.

Lorsqu’elle a siégé les premières fois, elle se rappelle que son plus grand défi a été «d’asseoir» son autorité compte tenu de son jeune âge et de son tempérament jovial. «Comme personne, je n’ai pas une importance particulière mais le rôle que j’ai, lui, a une importance. Il faut avoir un comportement qui attire le sérieux lié à la fonction. J’ai dû faire attention par peur d’être trop fine. Oui, il faut avoir un côté très humain, car on fait un travail social aussi mais il faut aussi appliquer le droit», a-t-elle ajouté.

La tâche est d’autant plus lourde en raison de la charge émotive qui se vit au quotidien dans les palais de justice. Au fil des années qui ont suivi, elle avoue bien humblement avoir déjà éclaté en sanglots en revenant chez elle le soir. «Les gens pensent qu’on est insensible à leurs histoires. Ce n’est pas vrai. On porte la misère humaine, autant celle des victimes que des accusés. Je dois rendre justice selon les règles de droit en mettant de côté les stéréotypes, car nous avons tous des idées préconçues. Il y a des gens dont la vie n’a ni queue ni tête mais il faut parvenir à évaluer leur crédibilité en se disant que leur histoire est peut-être arrivée même si on peut penser que ça n’a pas de bon sens», a-t-elle expliqué.

Même si elle reconnaît qu’il n’est pas facile d’envoyer des gens en prison surtout lorsqu’ils ont un bon profil de réhabilitation, elle prend soin de préciser: «Je ne juge pas la personne que je vois mais plutôt l’action qu’elle a posée.»

De sa carrière, elle retient aussi les transformations sociales qui ont eu lieu au cours des 20 dernières années et qui ont favorisé l’accession des femmes sur le marché du travail et la féminisation par exemple du DPCP. Se considérant comme une féministe, elle avoue son admiration pour le travail réalisé par Pauline Marois dans le réseau des garderies ayant contribué à faciliter la conciliation travail-famille.

Du même coup, elle précise qu’elle se fait maintenant un point d’honneur de terminer la cour à 17 h pour justement permettre cette conciliation chez le personnel de la cour et les avocats. «Il est maintenant possible de dire à un juge qu’on doit arrêter à 16 h 30 parce qu’on a des enfants à la garderie. Il y a 20 ans, ce n’était pas évident. À Trois-Rivières, combien avons-nous perdu beaucoup de greffières à cause de ça? C’est correct de dire qu’on a une vie après le travail», a-t-elle indiqué.

Elle est d’ailleurs particulièrement sensible à cette conciliation travail-famille et non sans raison. Sur un plan personnel, la séparation avec le père de ses enfants dans les années suivant sa nomination l’a d’ailleurs poussé à s’établir à Trois-Rivières en 2005, et ce, afin de faciliter la conciliation familiale.

Pour en avoir déjà discuté avec des collègues féminines, elle admet qu’il peut être difficile de refaire sa vie au niveau sentimental quand on est une femme juge.

Avec un sourire timide, elle avouera que dans son cas, le célibat n’a pas duré longtemps: elle a rencontré un policier dans le cadre du travail. Ce dernier a cependant dû se mettre en retrait pendant un certain temps.

«Il a vécu l’obligation de faire des choix en fonction de mon devoir de réserve et de mon rôle», a-t-elle expliqué.

Maintenant âgée de 55 ans, les planètes se sont encore une fois alignées pour elle. Il est temps de tirer sa révérence. Le 26 février est sa date officielle de retraite mais compte tenu des vacances, elle rangera sa toge le 23 décembre et mettra de côté son titre d’Honorable pour redevenir madame Tremblay.

Elle veut maintenant accompagner sa mère malade, prendre soin de ses petits-enfants adorés et profiter de la vie auprès d’un conjoint déjà retraité.

Avant que l’entrevue ne se termine, elle a tenu à remercier les avocats, adjoints, greffières, employés du centre de détention et du service de probation et les constables spéciaux.

«Je fais partie de l’engrenage d’un système plus grand que moi. On a beau être le meilleur chef d’orchestre, sans musiciens, ça ne marche pas», a-t-elle conclu.