C'est en sanglots, contenant difficilement sa peine, que Carol Dubé, le veuf de Joyce Echaquan, a réclamé justice et réparation pour la mort de sa femme.
C'est en sanglots, contenant difficilement sa peine, que Carol Dubé, le veuf de Joyce Echaquan, a réclamé justice et réparation pour la mort de sa femme.

La famille de Joyce Echaquan veut que «toute la lumière soit faite»

Matthieu Max-Gessler
Matthieu Max-Gessler
Le Nouvelliste
Joliette — La famille de Joyce Echaquan veut que «toute la lumière soit faite» sur la mort de cette femme atikamekw, survenue lundi à l’hôpital de Joliette dans des circonstances troublantes. Lors d’une conférence de presse au Centre de l’amitié autochtone de Lanaudière à Joliette, vendredi, ses proches ont annoncé leur intention de poursuivre l’hôpital et le personnel impliqué dans cette affaire et ont réclamé la tenue d’une enquête policière, ainsi que d’une enquête publique sur la façon dont sont traités les autochtones dans ce centre hospitalier. Et surtout, ils réclament que le premier ministre du Québec reconnaisse l’existence du racisme systémique envers les Autochtones et y mette un terme.

«On est ici aujourd’hui pour réclamer justice pour Joyce, justice pour ma femme et pour ses sept enfants qui ne la verront plus jamais. Ce sont eux les plus grands perdants dans tout ça. On ne veut pas que sa mort soit inutile», a exprimé le veuf de Mme Echaquan, Carol Dubé, contenant à grand-peine son émotion.

«Elle a passé ses derniers jours dans l’agonie, entourée de gens qui la méprisaient, avant de mourir. J’aurais voulu la protéger des insultes, mais elle est morte dans l’indignité, sans avoir sa famille autour d’elle», a-t-il poursuivi.

M. Dubé a réclamé, comme de nombreuses personnes l’ont fait dans les derniers jours, que cesse le racisme systémique dans les institutions publiques québécoises.

«Je demande à mon chef et à mon premier ministre qu’on change les institutions pour qu’on puisse recevoir les mêmes soins que tout le monde», a-t-il conclu, en larmes, alors que son fils et le porte-parole de la famille, Guy Niquay, le serraient dans leurs bras.

Poursuite contre l’hôpital

L’avocat de la famille de Mme Echaquan et de M. Dubé, Jean-François Bertrand, a indiqué que plusieurs recours juridiques seront entamés par son cabinet dans les prochaines semaines. Une poursuite en dommages et intérêts sera notamment intentée contre l’hôpital de Joliette. Les membres du personnel qui sont impliqués, de près ou de loin, dans l’incident qui a mené à la mort de Mme Echaquan, seront eux aussi poursuivis, promet Me Bertrand.

«Il y a d’autres employés, outre les deux qui ont été congédiés, qui ont entendu ou vu des choses, et n’ont pas agi. Ils sont complices par leur silence, ils ont laissé mourir Joyce. Tous ceux qui n’ont rien dit sont aussi coupables», a-t-il prévenu.

Me Jean-François Bertrand, l'avocat de la famille de Joyce Echaquan, a détaillé vendredi les nombreux recours qui seront entrepris au cours des prochaines semaines. 

Me Bertrand n’a pas précisé le montant de la poursuite contre l’hôpital de Joliette, puisque toute la lumière n’a pas encore été faite sur ce qu’a vécu Mme Echaquan avant son décès. «L’extrait qu’on a vu sur Facebook n’est sûrement qu’une infime partie de ce qu’elle a vécu», a-t-il mentionné. Il a ajouté que le fait que Mme Echaquan laisse dans le deuil sept enfants sera pris en compte lorsque viendra le moment de préciser le montant de la poursuite pour dommages et intérêts.

L’avocat compte également demander la tenue d’une enquête policière sur le décès de Joyce Echaquan et, selon les conclusions de cette enquête, le dépôt d’accusations criminelles contre les responsables. Il réclame aussi la tenue d’une enquête publique sur le racisme dont disent être victimes les Atikamekw qui ont été soignés à l’hôpital de Joliette.

«On va prendre tous les recours permis par la loi pour que toute la lumière soit faite sur ce tragique événement. On va frapper fort», promet Me Bertrand.

Une plainte sera aussi déposée à la Commission des droits de la personne. Me Bertrand va également s’adresser à l’Ordre des infirmières du Québec pour que l’infirmière qui a été congédiée mardi en soit radiée.

«Elle n’est pas digne d’exercer cette profession noble et bien faite par 99 % des infirmières. Alors on ne se contentera pas d’un congédiement, on veut que Mme perde son droit de pratiquer», a-t-il annoncé.

Legault interpellé

Tant M. Dubé que Me Bertrand ont interpellé directement le premier ministre du Québec, François Legault, lui demandant de reconnaître enfin l’existence du racisme systémique et de s’y attaquer. Me Bertrand a d’ailleurs révélé que le veuf de Joyce Echaquan a eu un entretien téléphonique avec M. Legault cette semaine, lors duquel ce dernier aurait promis que les choses changeraient.

«On veut savoir quelles sont les mesures qui vont être prises pour que ça change. Mais surtout, il lui faut reconnaître l’existence du racisme systémique. Quand on refuse de reconnaître un problème, on fait partie du problème», a tranché Me Bertrand.

«On aurait pu éviter ce drame»

Le chef du Conseil des Atikamekw de Manawan, Paul-Émile Ottawa, a également pris la parole, aux côtés de Carol Dubé et de Me Bertrand. Il a lui aussi réclamé que le racisme systémique envers les Autochtones cesse. Il a par ailleurs déploré que rien n’ait été fait plus tôt pour que la situation change à l’hôpital de Joliette.

Le chef du Conseil des Atikamekw de Manawan, Paul-Émile Ottawa, a réitéré son souhait de rencontrer le premier ministre, François Legault.

«On aurait pu éviter ce drame. Je rappelle que le rapport Viens avait mis en lumière ce qui se passait à l’hôpital de Joliette. Si on avait appliqué les recommandations du rapport, qui visait notamment cet hôpital, il n’y aurait pas eu de mort», a-t-il affirmé.

M. Ottawa a indiqué ne jamais avoir été contacté par le CISSS de Lanaudière après le dépôt du rapport, alors qu’il s’attendait à l’être.

Un des fils de Joyce Echaquan et de Carol Dubé a serré dans ses bras ce dernier, qui pouvait difficilement contenir sa peine en s'adressant aux médias, vendredi. 

Le chef a par ailleurs assuré M. Dubé et sa famille du soutien du Conseil de Manawan.

Rencontre annulée

Paul-Émile Ottawa est également revenu sur les circonstances qui ont mené à l’annulation de la rencontre qui devait avoir lieu vendredi matin entre le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Ghislain Picard, et le premier ministre Legault. Selon lui, M. Picard avait demandé à ce que les chefs de la nation Atikamekw soient à ses côtés lors de cette rencontre portant sur le décès de Joyce Echaquan. Cette demande aurait été refusée par le premier ministre, selon M. Ottawa. En conférence de presse pour annoncer de l’aide au secteur culturel vendredi, M. Legault a souligné qu’il s’agissait de la seconde rencontre annulée en peu de temps par le chef Picard: la première devait avoir lieu avec les ministres Sonia LeBel et Sylvie D’Amours. Deux réunions annulées à la dernière minute, dit-il.

«J’ai beaucoup de difficulté à le suivre», a-t-il dit, ajoutant plus tard ne pas comprendre à quoi «il joue».

M. Picard se défend de son côté, sur son compte Twitter, d’avoir annulé la rencontre: «Je ne pouvais pas le rencontrer sans les chefs atikamekw. Question de respect pour la nation qui s’attend à rien de moins», a-t-il écrit, ajoutant le mot-clic JusticepourJoyce.

Le premier ministre a indiqué que son bureau n’avait pas reçu pareille demande de M. Picard. Et puis, il a ajouté qu’il ne pouvait pas recevoir plus de trois personnes en même temps, afin de respecter les consignes sanitaires.

Il a ajouté en conférence de presse avoir discuté avec le chef du Conseil des Atikamekw de Manawan, Paul-Émile Ottawa, pour organiser une rencontre dans la prochaine semaine et que ce dernier s’était déclaré satisfait.

-Avec La Presse canadienne