Rollande Deslandes, membre du Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire.
Rollande Deslandes, membre du Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire.

La COVID augmentera-t-elle le décrochage scolaire?

Brigitte Trahan
Brigitte Trahan
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — Des cours qui se donnent à distance, des écoles complètes fermées temporairement, des classes entières retirées de leur école par mesure de prévention, des enseignants en détresse, des enfants qui reçoivent moins de soutien depuis le début de la pandémie, des élèves confinés à la maison, isolés pendant deux semaines, des journées où il n’y a pas d’école, même à distance. L’année scolaire 2019-2020 est-elle perdue? Quels seront les impacts de la pandémie de COVID-19 sur l’apprentissage des élèves du primaire et du secondaire?

«Il ne faut pas jouer à l’autruche. On va perdre des jeunes», prévoit Rollande Deslandes qui a été professeure en éducation pendant 21 ans à l’UQTR et qui est toujours membre du Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire à titre de professeure émérite.

C’est surtout pour les élèves en difficulté, ceux qui peinent à garder leur motivation et leur concentration en classe, que cette experte s’inquiète. Peut-on considérer cette année scolaire marquée par la pandémie comme perdue pour eux?

«Je n’aime pas le terme perdu. C’est fataliste», croit-elle. Peut-être, dit-elle, que les enseignants ne pourront pas pousser la matière aussi loin qu’ils l’auraient souhaité, reconnaît-elle. «Peut-être qu’on ne sera pas capable de voir tout le contenu prévu par le programme.» Dans les circonstances, le mot d’ordre, estime Mme Deslandes, devrait être flexibilité. «Il y a des notions qu’on peut remettre à l’an prochain et revenir à l’essentiel», suggère-t-elle. «Les jeunes nous disent qu’ils aimeraient être écoutés. Il semble qu’il y ait peu de place pour les laisser parler de ce qu’ils vivent», constate-t-elle.

Anne Lessard, professeure au département d’études sur l’adaptation scolaire et sociale de l’Université de Sherbrooke, croit qu’en ce moment, «il y a un niveau de complexité qui n’a peut-être pas besoin d’être aussi rigoureusement appliqué cette année. Lire, écrire, communiquer. Est-ce qu’on peut simplifier la patente et diminuer la pression?», suggère-t-elle. Car les enseignants, eux, «ont constamment dans la tête qu’ils doivent passer leur programme». La professeure Lessard estime que les centres de services scolaires devraient offrir aux enseignants des lignes directrices pour leur permettre de simplifier le programme, en cette année exceptionnelle.

Anne Lessard, professeure au département d’études sur l’adaptation scolaire et sociale de l’Université de Sherbrooke.

«L’année scolaire peut être sauvée dans la mesure où l’on fait confiance aux enseignants et que l’on valorise ce qui est fait à l’école», souligne la professeure Lessard. Bref, il faut faire en sorte que les enseignants sentent qu’on n’envoie pas les élèves à l’école en garderie, dit-elle.

La professeure Lessard rapporte que son équipe a réalisé des sondages auprès des parents, des enseignants et des élèves. En juin dernier, les parents n’ont pas signalé vraiment de différence dans la relation avec l’enseignante, le confort de l’enfant à l’école et autres paramètres du genre alors que l’année scolaire avait été abruptement perturbée par la pandémie, au printemps.

Toutefois, «en septembre, alors que certains apprentissages ont été faits en ligne, plusieurs parents disent que leur enfant qui a des difficultés d’apprentissage n’a pas reçu de soutien», indique la professeure Lessard.

«On a 22% des parents qui nous disent que leur enfant a moins de soutien depuis le début de la pandémie», souligne la chercheuse qui a partagé ses résultats de recherche à l’occasion du colloque de la Fondation Jasmin Roy Sophie Desmarais tenu le 24 novembre dernier en collaboration avec le Comité québécois pour les jeunes en difficulté sous l’égide de la Commission canadienne de l’UNESCO.

Alors que Rollande Deslandes s’émerveille devant «la capacité d’adaptation super élevée», dont font preuve les élèves en ce moment face aux grands bouleversements qu’ils vivent, elle s’inquiète néanmoins des élèves en difficulté, encore plus affectés par la situation qu’en temps normal et davantage s’ils n’ont pas le soutien de leurs parents. «Il ne faut pas jouer à l’autruche. Oui, on va perdre des jeunes. Oui, il y en a qui vont connaître des échecs probablement», dit-elle. Si l’enfant n’est pas soutenu autant par l’école que par sa famille, «ça le rend plus vulnérable», fait-elle valoir.

À cause du principe des classes bulles, ce sont maintenant les enseignants, plutôt que les élèves, qui changent de local entre les périodes. Ceci, constate Mme Lessard, réduit considérablement le temps que l’enseignante aurait habituellement accordé en aide supplémentaire à certains élèves et les enseignants n’ont plus de lieu où rencontrer les élèves en difficulté. «C’est clair que les écarts vont se creuser», prévoit-elle.

Les recherches de la professeure Lessard démontrent également une baisse significative de tous les indicateurs d’engagement (par exemple: poser des questions, regarder l’enseignant, participer à la tâche, manipuler le matériel). «Quand il s’agit de cours en ligne, on a une baisse significative de l’engagement des élèves. L’enseignant ne les voit pas. La relation entre les élèves et l’enseignant est extrêmement fragilisée.»

Dans un contexte où ces élèves-là pourraient être pris en charge par quelqu’un d’autre que l’enseignant, un organisme communautaire ou les parents, par exemple, ils ont alors plus de chance de tirer leur épingle du jeu, analyse Mme Lessard. Toutefois, signale-t-elle, il y a souvent une correspondance entre les parents qui ont des problèmes et les enfants qui ont des problèmes.

«Peut-être que le système d’éducation n’est pas nécessairement capable tout seul de combler tous ces besoins-là. Ce serait vraiment avantageux de rallier les forces notamment avec les organismes communautaires ou autres structures sociales», propose-t-elle.