Patrick Forgues et sa conjointe Kareene Lapointe.

La bête noire des camionneurs

Yamachiche — Tous les camionneurs partagent la même crainte. Celle qu’une personne utilise leur camion pour mettre fin à ses jours. Aucun routier ne veut servir d’arme pour un suicide et vivre avec les conséquences psychologiques que cela entraîne.

Le 18 février 2013, un pur inconnu s’est lancé devant le camion de Patrick Forgues. L’homme est mort sur le coup. Et l’impact était bien sûr violent. Sous le choc après la collision, mais très calme, Patrick Forgues a dû rassembler les morceaux de l’homme qui traînait sur l’autoroute. Il ne voulait pas que des enfants voient ça. 

«J’ai servi d’arme... carrément. Il est sorti de sa voiture et a sauté directement devant moi», confie Patrick Forgues en marge d’une activité d’hommage aux camionneurs décédés tenue samedi à Yamachiche dans le cadre de la Journée de deuil en mémoire des personnes décédées ou blessées au travail. «Ça chamboule toute une vie.»

Patrick Forgues était camionneur depuis 17 ans lorsque les événements sont arrivés. La route était pour lui une passion, un véritable mode de vie. Mais ce qui s’est passé en février 2013 l’a forcé à quitter la route et un métier qui le passionnait. 

«Les gens qui se suicident en utilisant un camion, c’est vraiment la bête noire des camionneurs. On y pense tous les jours en prenant la route», soutient Patrick Forgues. 

Les suicides sur la route en utilisant des poids lourds seraient bien plus fréquents que ce que l’on pourrait penser. Il est toutefois difficile de déterminer hors de tout doute qu’un accident de la route est un geste volontaire. 

«Selon des enquêteurs de la Sûreté du Québec, chaque semaine, il en arrive d’un à deux», avance Patrick Forgues. «C’est aussi arrivé à plusieurs de mes collègues. [...] Il n’y a aucun camionneur qui se lève le matin avec l’envie de causer la mort.»

Une centaine de personne ont participé samedi à Yamachiche au rassemblement en hommage aux camionneurs décédés.

À la suite des tragiques événements, Patrick Forgues répondait toujours machinalement à sa conjointe Kareen Lapointe, une femme originaire de La Tuque, qu’il allait bien. 

Les camionneurs sont des gars souvent au gabarit imposant qui ne veulent pas laisser paraître qu’ils ne vont pas bien, avoue-t-il. Pourtant les signes ne trompaient pas. Il criait pour un rien et avait des idées noires.

C’est d’ailleurs à ce moment que Patrick Forgues a été hospitalisé en psychiatrie. Il souffrait bel et bien du syndrome de stress post-traumatique. Un séjour qui lui aura été bénéfique pour se refaire une santé mentale. 

Se trouvant totalement démunie devant les épreuves vécues par son conjoint, Kareen Lapointe a décidé de créer, avec l’appui de ce dernier, SSPT chez les camionneurs. Il s’agit d’un regroupement qui offre notamment de l’information sur le symptôme de stress post-traumatique que peuvent vivre des camionneurs. 

«Ce n’est pas comme chez les militaires, le syndrome de stress post-traumatique chez les camionneurs n’est pas très connu», précise Kareen Lapointe, organisatrice de l’événement en hommage aux camionneurs décédés tenus samedi à Yamachiche. 

«Il n’y avait pas d’information à ce sujet et on en avait besoin. Alors je me suis dit que j’allais partir le regroupement pour donner de l’information aux camionneurs et à leurs conjointes.» 

Une centaine de personnes ont pris part samedi au rassemblement de SSPT chez les camionneurs à Yamachiche. Les camionneurs ont rendu hommage à leurs confrères décédés sur les routes par une minute de silence suivie d’une envolée de ballons. Par la suite, les routiers ont fait résonner leurs klaxons et leurs flûtes. Depuis 2010, une cinquantaine de camionneurs québécois ont perdu la vie sur les routes. 

Être utilisé pour un suicide est la bête noire des camionneurs.

Hausse des décès au travail

Le Conseil central du Cœur du Québec – CSN a tenu à profiter de cette Journée internationale de commémoration des travailleuses et travailleurs morts ou blessés au travail pour rappeler que les décès au travail sont encore très nombreux. L’an dernier, pas moins de 23 travailleurs sont morts dans la région dans le cadre de leurs fonctions, dont dix lors d’accidents et treize des suites d’une maladie professionnelle. D’ailleurs, on dénombre neuf décès de plus en Mauricie et au Centre-du-Québec en 2017 qu’en 2016. 

«Malgré tous les efforts qui sont déployés, la situation continue de se détériorer. Il faudra redoubler d’ardeur, particulièrement sur le volet prévention afin d’éviter d’autres décès qui, dans la plupart des cas, auraient pu être évités», affirme Mario Pellerin, vice-président du Conseil central du Cœur du Québec – CSN.

La CSN dénonce que les mécanismes de prévention de la Loi sur la santé et la sécurité du travail ne s’appliquent pas à tous les travailleurs québécois.

«L’implication des syndicats en prévention est indéniable, mais malheureusement on ne peut en dire autant de tous les acteurs concernés. À ce chapitre, les employeurs et le gouvernement doivent en faire plus et s’engager à tout mettre en œuvre pour rendre les milieux de travail sécuritaires. Le travail permet de gagner sa vie. Ce qui n’a pas de sens c’est de risquer sa vie pour la gagner», ajoute M. Pellerin.