Jasmin Beaulieu et l’un de ses collègues ont suivi un homme armé de couteaux, vendredi soir, à Shawinigan.

Homme abattu à Shawinigan: «Il n’a jamais écouté les policiers»

Trois-Rivières — À bord de son taxi, stationné aux coins de la 4e Rue et de l’avenue de Grand-Mère, autour de 21 h, vendredi soir, Jasmin Beaulieu attendait le prochain appel lorsqu’un homme a capté son attention.

Muni de deux couteaux, avec sa démarche inhabituelle et son regard noir, il ne semblait pas dans un état normal. Tout de suite, M. Beaulieu a craint pour la sécurité de la population et il a tout fait pour éviter qu’il ne croise des passants.

«Il va tuer quelqu’un», a pensé le chauffeur de Bellemare Taxi. «Je l’ai aperçu au coin de la rue. Il avait deux couteaux avec des manches en bois. Il y avait une lame de 12 pouces de long, c’était quasiment une machette. Ç’a fait peur. J’ai barré mes portes. J’ai appelé à la centrale et je leur ai dit de barrer leurs portes», raconte l’homme de 60 ans.

En effet, les bureaux de Bellemare Taxi sont situés à quelques pas. «Je l’ai vu devant le bureau. Il était dos à moi. Mon chauffeur est venu à la hauteur de la porte pour s’assurer qu’on était correct et qu’il n’était pas entré dans le stand. C’est à partir de là qu’on a donné la directive de le suivre, de ne pas le lâcher. Ç’a permis de l’encadrer. Il était plus occupé par les taxis qui le suivaient que par l’idée d’aller n’importe où avec ses couteaux. Les gars ont réagi avec sang-froid», souligne Maxime Drolet, directeur général de Bellemare Taxi.

M. Beaulieu ne le savait pas encore, mais il venait de croiser la route de Benoit Chabot, 26 ans. Le jeune homme était en train de vivre les dernières minutes de sa vie.

Le chauffeur de taxi souhaitait éviter que Benoit Chabot se rende sur l’avenue de Grand-Mère, la rue principale de ce secteur de Shawinigan. «Je voulais l’attirer vers la 4e Rue parce qu’il y a moins de monde.»

Il a baissé la vitre de sa portière pour tenter de communiquer avec le jeune homme visiblement en crise, mais il a rapidement réalisé que c’était peine perdue. «J’ai remonté ma vitre. J’avais peur qu’il me lance un couteau.»

Benoit Chabot s’est d’ailleurs précipité vers la voiture de taxi. «Il m’a suivi, mais il a foncé sur moi aussi. J’ai eu peur même si j’étais dans le char. Il n’avait pas les yeux comme nous autres. Il n’y avait pas de lumière dans ses yeux. Il avait l’air en psychose. C’était épeurant.»

Il a tenté de l’attirer vers la 7e Avenue, mais le jeune homme a cessé de le suivre. C’est M. Beaulieu qui s’est mis à le talonner. «Il n’était pas question que je le lâche.» Un collègue est venu l’assister. «La centrale a envoyé du renfort. On le suivait à deux taxis, c’était mieux. C’était un bon travail d’équipe.»

En chemin, Benoit Chabot a croisé un homme qui venait de sortir d’un bar de la 4e Rue. Ce dernier a eu la présence d’esprit de retourner immédiatement dans l’établissement en voyant les armes blanches.

Maxime Drolet, directeur général de Bellemare Taxi.

Le jeune homme a aussi pris le temps de s’arrêter entre deux bâtiments. «Il s’est retrouvé entre deux bâtisses en train de chercher des ‘’botchs’’ de cigarettes avec ses couteaux.»

Cette filature n’a duré que quelques minutes, mais elle a paru une éternité au chauffeur de taxi. «Je n’aurais pas aimé qu’il soit violent envers quelqu’un. Durant son parcours, il aurait pu faire de la violence. Il aurait pu en faire beaucoup. On a été chanceux, on a été très chanceux.»

Il marchait les bras le long du corps, les couteaux à la main. «Quand quelqu’un fonce sur toi en état de crise, il faut le voir pour le croire. Tu ne veux pas faire une rencontre comme ça. C’est pareil comme dans les films.»

Benoit Chabot s’est finalement rendu sur la 7e Avenue où se trouve son logement. Plusieurs policiers de la Sûreté du Québec sont arrivés en trombe. Selon M. Beaulieu, ils n’ont pas eu le choix de faire feu. «Ils lui ont donné un coup de Taser gun (pistolet à impulsion électrique), mais il avait un gros manteau d’hiver, et ça n’a pas fonctionné. Il s’est mis à foncer sur eux. Ils ont eu peur, j’ai eu peur, qui n’aurait pas eu peur?», laisse tomber le chauffeur de taxi.

Selon lui, les policiers lui ont demandé à trois reprises de lâcher ses couteaux et de se coucher par terre. «Il n’a jamais écouté les policiers. Il ne collaborait pas. Il était en crise. Les policiers ont fait un bon travail. Le Taser gun n’a pas marché, ce n’était pas de leur faute.»

M. Beaulieu affirme que plusieurs coups de feu ont été tirés. Les policiers ont tenté de le réanimer, mais sans succès. Il est mort à quelques pieds seulement des escaliers menant à son logement.

À la suite des événements, les policiers ont demandé aux chauffeurs de taxi de quitter les lieux. «Ils étaient en état de choc eux autres aussi.»

M. Beaulieu a été ébranlé par toute cette histoire. «J’y pense sans arrêt», confie-t-il.

Son collègue l’a aussi vécu durement. D’autant plus qu’il a vu Benoit Chabot être atteint par les projectiles contrairement à M. Beaulieu dont l’angle de vue ne lui permettait pas de voir toute la scène.

En 15 ans de taxi, il a été témoin de bien des événements, mais rien d’aussi tragique que vendredi soir. «Je souhaite mes condoléances à sa famille et un bon courage dans l’épreuve qu’ils vivent, poursuit-il. J’espère qu’ils vont passer au travers.»

Comme chauffeur de taxi, il a aussi souvent été témoin de la détresse humaine. Il sait que plusieurs personnes souffrant de troubles mentaux vivent à Shawinigan. «Ce sont des gens qui ont besoin d’aide.»