«Depuis qu’on est devenus CIUSSS, tout s’est détérioré», croit la travailleuse.
«Depuis qu’on est devenus CIUSSS, tout s’est détérioré», croit la travailleuse.

Attouchements sexuels en milieu de travail: les ressources offertes par le CIUSSS MCQ pointées du doigt

Pierrick Pichette
Le Nouvelliste
TROIS-RIVIÈRES — «Les services psychologiques offerts aux travailleurs et aux usagers du CIUSSS sont déficients. Beaucoup sont en détresse et c’est désolant. Je connais la boîte, c’est rendu une vraie tour de Babel, comme la maison des fous dans Astérix», déplore une technicienne en éducation spécialisée (TES) à l’emploi du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec (CIUSSS MCQ).

En juin 2019, cette travailleuse aurait été victime d’attouchements sexuels commis par un collègue alors qu’elle se trouvait dans l’exercice de ses fonctions.

Alors qu’elle était assise à son bureau et parlait avec une de ses collègues, un homme qu’elle côtoyait plusieurs fois par jour dans le cadre de son travail est arrivé pour lui donner son courrier. Selon ses dires, «la personne en question avait déjà la réputation d’être un peu vicieuse, d’autres incidents de moindres envergures s’étant produits auparavant».

Peu de temps après être entré dans le bureau de la TES, l’homme se serait dirigé derrière elle, entre la fenêtre de la pièce et un calorifère, la coinçant ainsi à son bureau. Puis, il se serait penché pour lui faire un câlin en plus de lui offrir contre son gré un baiser dans le cou.

«Aussitôt, j’ai fondu en larmes, puisque ça m’a rappelé un autre événement que j’avais subi plus jeune. Je suis donc allée voir ma patronne, qui n’a fait que lui parler et lui exiger des excuses, sans plus. De mon côté, je n’étais pas correcte. J’avais besoin d’aide», a raconté l’employée du CIUSSS MCQ.

Ayant subi un choc émotionnel sévère à la suite des événements, qui ont éveillé une vieille blessure psychologique qu’elle avait vécue, la dame a ensuite tenté par plusieurs moyens d’obtenir de l’aide au sein de son milieu de travail.

«Ç’a été très difficile pour moi. J’ai évidemment cogné à plusieurs portes, mais tout était extrêmement complexe. J’ai même tenté de me joindre au programme d’aide aux employés pour obtenir des services psychologiques. La spécialiste qui m’avait été affectée est partie en congé maladie après notre première séance. Je ne veux pas vider mon sac à Pierre, Jean ou Jacques pour obtenir de l’aide», s’est exclamée l’employée.

Devant cette problématique, la travailleuse a songé à porter plainte à son employeur, mais a choisi de ne pas le faire, sous prétexte que sa plainte aurait été plus nuisible que bénéfique pour elle.

«Au départ j’ai eu l’intention de me plaindre de façon formelle, mais le processus par lequel on me demandait de passer ensuite était vraiment complexe. J’aurais été amenée à faire de la médiation en rencontrant mon agresseur en personne, chose que je crois bénéfique pour certains, mais que je ne suis pas prête à faire actuellement.»

Pendant ce temps, le présumé agresseur de la dame aurait continué de se rendre quotidiennement dans son bureau afin de lui apporter son courrier. Une situation qui contribuait, semble-t-il, à accentuer l’inconfort qu’elle vivait face aux événements.

«Cette personne-là a continué d’œuvrer au sein du CIUSSS par la suite. Je n’étais donc aucunement à l’aise de continuer d’assumer mon mandat en sachant qu’il pouvait récidiver. De plus, rien ne l’empêchait de commettre d’autres gestes inappropriés auprès de mes collègues, qui, comme moi, n’avaient rien demandé», a-t-elle exprimé.

Se sentant à court d’options pour se sortir de sa détresse, la TES a finalement quitté son poste pour un autre qui, semble-t-il, ne l’a pas rendue heureuse. Actuellement, elle se trouve toujours en arrêt de travail dans le but de purger les blessures psychologiques qui ont resurgi à la suite de cet incident.

«J’adorais mes anciens milieux de travail. J’étais même très appréciée par mes collègues et mes patrons. Il est donc évident que j’aimerais revenir en poste. La seule chose, c’est que je vis très mal avec la pensée de côtoyer à nouveau cette personne qui m’a tant secouée. Je ne peux pas travailler en sachant qu’il est encore là», avoue l’employée remplie d’émotions.

C’est finalement en souscrivant au programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) que cette présumée victime d’abus sexuel aurait pu aller chercher de l’aide.

Après plusieurs mois d’attente, l’organisme lui a confirmé que le congé dont elle a bénéficié à la suite de cet événement, au cours duquel elle n’avait pas été dédommagée, lui serait remboursé. De plus, elle a finalement pu être mise en contact avec une psychologue. Cette dernière a jusqu’à présent tenu une rencontre avec la dame.

«C’est certain que ça a été long, mais je me considère chanceuse d’avoir tout de même pu trouver de l’aide en m’inscrivant à ce programme. Il n’en demeure pas moins que ça a été compliqué, mais j’étais bien au fait des délais qu’impliquait une demande à l’IVAC», a-t-elle spécifié.

L’employée du réseau régional de santé n’exclut d’ailleurs pas la possibilité de porter officiellement plainte à son employeur ou à la police «une fois qu’elle aura effectué un travail sur elle-même avec l’aide des professionnels rencontrés».

Le CIUSSS MCQ assure prendre ces cas au sérieux

Pour sa part, la Direction régionale de santé publique affirme que tous les cas rapportés de conflits en milieu de travail sont traités différemment les uns des autres. L’administration de l’organisation s’est même dite surprise de constater les dénonciations de la travailleuse impliquée.

Le CIUSSS MCQ affirme également que la médiation entre les deux parties peut être suggérée dans le but de régler certains conflits, mais que celle-ci n’est que très rarement mise de l’avant lorsqu’une situation de harcèlement au travail est soulevée.

Dans ce cas précis, l’organisation traiterait chaque plainte le plus sérieusement possible et effectuerait, pour presque tous les dossiers, une enquête à l’interne afin de déterminer la façon de régler la situation. La séparation des personnes impliquées ou la suspension avec salaire du présumé agresseur pendant l’investigation peuvent être envisagées.

Du côté du Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC), on refuse de prendre tout le crédit pour l’aide dont a pu bénéficier la TES. Selon l’organisation, ce qui n’a pas fonctionné pour elle pourrait très bien être la solution idéale pour une autre victime d’inconduite sexuelle.

«Dans notre pratique, il peut arriver qu’une personne choisisse de souscrire à l’IVAC plutôt que d’emprunter une voie légale ou de contacter l’employeur afin qu’il fasse quelque chose. Pour l’IVAC, un processus d’enquête est enclenché à l’interne, ce qui peut faire le bonheur de certaines personnes. D’autres critiquent les délais qui peuvent être longs», a déclaré le directeur du CAVAC de la Mauricie, Dave Lysight

«Dans tous les cas, on encourage les victimes à se diriger vers les ressources en place, peu importe lesquelles. Des conseils d’un professionnel sont parfois nécessaires afin d’aider la personne à prendre un pas de recul sur ce qu’elle a vécu pour ainsi prendre les bonnes décisions», a-t-il ajouté.

Celui-ci a également tenu à souligner que dans le cas où des abus sexuels commis en milieu de travail n’occasionneraient pas d’éveil de douleur psychologique antérieure, c’est avec la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail qu’il faut faire affaire.

Cette TES a également profité de sa tribune pour souligner le manque de ressources psychologiques qui sont offertes aux bénéficiaires des différents milieux d’hébergement du CIUSSS MCQ. Elle s’est également indignée face «au manque de budget dont bénéficient les différents établissements pour oeuvrer au bien-être de leurs employés et usager».