Maintenant que leur père est derrière les barreaux, Sophie (à gauche) et Josiane souhaitent maintenant guérir leurs blessures et reprendre le contrôle de leur vie.
Maintenant que leur père est derrière les barreaux, Sophie (à gauche) et Josiane souhaitent maintenant guérir leurs blessures et reprendre le contrôle de leur vie.

13 ans de pénitencier pour un père incestueux: «Je suis fâchée qu’il ait volé ma jeunesse et mon adolescence»

Nancy Massicotte
Nancy Massicotte
Le Nouvelliste
TROIS-RIVIÈRES — Jocelyn Mongrain a été condamné à une peine de 13 ans de pénitencier pour avoir eu des relations incestueuses avec ses deux filles sur une période de 15 ans entre 1997 et 2012, et ce, sur une base quotidienne.

Il s’agit sans aucun doute de l’une des sentences les plus sévères imposées dans le district judiciaire pour des crimes sexuels sur des enfants. Le juge Jacques Trudel a d’ailleurs tenu compte de la récente décision de la Cour suprême (Friesen) dans laquelle on insiste sur l’importance de protéger les enfants et d’imposer des peines plus élevées pour ces crimes sexuels.

En s’adressant à Jocelyn Mongrain assis dans le box des accusés, il a déclaré: «La peine que je vous impose est sévère et lourde mais proportionnelle à la gravité des crimes que vous avez commis. Les abus psychologiques, physiques et sexuels sur des enfants sont des crimes odieux. Les mêmes gestes commis sur ses propres enfants et pendant toute leur enfance et leur adolescence sont d’une telle gravité qu’ils échappent au raisonnement et à la compréhension d’une personne raisonnable. Le message de dénonciation, dissuasion et désapprobation de la société doit être sans équivoque.»

Les deux victimes, qui ont obtenu du tribunal la levée de l’ordonnance de non-publication de leur identité, étaient présentes dans la salle pour assister à la sentence. Leur soulagement était perceptible. «Je suis pas mal satisfaite de la sentence. Je vais pouvoir tourner la page et laisser mes ailes de papillon pousser dans le dos», a indiqué Sophie.

Sa soeur cadette, Josiane, était elle aussi contente et soulagée. «J’ai eu peur qu’il lui donne en bas de 10 ans mais il a eu 13 ans. Ça ne va pas réparer ce qu’il a fait mais c’est proportionnel à la période de temps où nous avons été victimes de ses actes, moi pendant 10 ans et Sophie pendant 14 ans», a-t-elle indiqué.

Dans sa décision, le juge Trudel écrit d’ailleurs que «l’histoire de vie malheureuse et douloureuse des deux victimes peut être décrite longuement à la suite de leur témoignage, celui de l’accusé et après la lecture des rapports». Toutefois, pour ne pas ajouter à leur traumatisme, il a plutôt résumé brièvement les faits en insistant sur le éléments nécessaires à la détermination de la peine.

Clairement, Jocelyn Mongrain a volé l’enfance et l’adolescence de ses deux filles. Après le départ de leur mère, qui les a en quelque sorte abandonnées, il a fait d’elles des substituts de sa conjointe, voire ses esclaves sexuelles. Tous les jours, il a eu des rapports sexuels avec elles, que ce soit des attouchements, des masturbations, des fellations et des relations complètes. Josiane a ainsi été victime des abus de son père entre l’âge de 7 et 17 ans. Pour Sophie, la période des infractions se situe entre l’âge de 11 à 25 ans.

Lorsque l’une d’elles refusait d’avoir des rapports sexuels ou ne pouvait pas à cause de ses menstruations, le père s’en prenait à l’autre. Selon l’accusé lui-même, il s’est même livré à des rapports sexuels avec les deux en même temps à une reprise. Il a également visionné avec elles des films pornographiques et les a dénigrées en les traitant de «putains» et de «bonnes que pour le sexe». Enfin, il s’est livré à des voies de fait sur l’une d’elles en la frappant avec une boucle de ceinture et en lui tirant les cheveux. Dans les deux cas, il a fallu qu’elles quittent la maison pour qu’il cesse de les abuser: Sophie est partie vivre avec son copain, Josiane est allée au Cégep. C’est en 2013 que Sophie a décidé de porter plainte contre son père. Rencontrée à son tour par les policiers, sa soeur Josiane a elle aussi dénoncé.

On aura compris que ces jeunes femmes, maintenant âgées d’une trentaine d’années, ont subi des préjudices majeurs. Abandonnées par leur mère et abusées par leur père, elles ont eu l’impression d’être des orphelines. Les carences sont indéniables tant sur le plan affectif, psychologique que sexuel. On parle ici d’absence de confiance et d’estime de soi, de difficultés à se confier, à s’investir dans des relations, à faire des choix même anodins, de culpabilité, de honte, de cauchemars, de flashbacks, etc.

Sophie avait déclaré lors des plaidoiries sur la peine que malgré ses 33 ans, la petite fille de 11 ans en elle l’habite toujours sans avoir grandi. Elle a eu deux dépressions majeures et souffre depuis l’âge de 17 ans de problèmes de santé physiques qui, même s’ils ne sont pas causés par les abus de son père, ajoutent à sa vulnérabilité.

On voit ici Jocelyn Mongrain lors de son entrée dans la salle d’audiences du palais de justice de Trois-Rivières où il a été condamné à 13 ans de prison pour inceste.

Leur père a certes plaidé coupable en janvier à des accusations d’inceste, de contacts sexuels, d’exploitation sexuelle et de voies de fait mais il ne reconnaît pas les torts causés à ses filles. Tant à l’agent de probation qu’au sexologue, il a affirmé que c’est à cause d’elles et pour leur bien qu’il a posé ces gestes. Dans son esprit, ce ne sont pas des abus car elles étaient consentantes.

Il prétend avoir voulu sauver son aînée des dangers de rapports sexuels inappropriés avec d’autres garçons alors qu’il a commencé à l’abuser à l’âge de huit ans. Au sexologue, il avait déclaré qu’il acceptait d’avoir des rapports sexuels avec Sophie pour lui éviter d’aller ailleurs. «Avec le temps, c’est devenu une habitude. Le mal était fait: une de plus, une de moins. Tant qu’elle acceptait, je continuais.» Aux yeux du juge, ces propos laissent entendre que l’accusé était bel et bien conscient du mal qu’il faisait. En plus, la preuve a révélé qu’il n’utilisait pas de condoms.

Dans cette affaire, la procureure de la Couronne, Me Marie-Ève Paquet, a réclamé 15 ans de pénitencier, composé de peines consécutives de 7 et 8 ans. La défense, représentée par Me Martine Garceau-Lebel, avait plutôt suggéré 10 ans de pénitencier.

Lors de son analyse, le juge a tenu compte des facteurs atténuants comme le plaidoyer de culpabilité de Jocelyn Mongrain, ses carences et ses distorsions cognitives consécutives à une enfance difficile et l’absence d’antécédents judiciaires.

Par contre, les facteurs aggravants sont nombreux: le jeune âge des victimes, l’abus de confiance et d’autorité, la nature des infractions, la durée et la fréquence des abus sexuels, la vulnérabilité des victimes qui étaient à sa merci, les conséquences dans leur vie. Et ce, c’est sans compter l’absence de conscientisation de l’accusé et de responsabilisation qui n’a pas été capable de compléter une thérapie par manque de motivation, sa victimisation, la non-reconnaissance des torts causés aux victimes, l’absence d’empathie envers elles et le risque de récidive. Ces éléments ne l’ont assurément pas aidé. D’ailleurs, le tribunal ne l’a pas cru lorsqu’il a dit avoir des regrets et des remords.

Pour toutes ces raisons, Jocelyn Mongrain, 55 ans, a été condamné à 13 ans de prison, soit six ans pour les abus sexuels sur Josiane et sept ans consécutifs pour ceux infligés à Sophie. Il lui sera interdit de communiquer avec elles et il sera inscrit au Registre des délinquants sexuels pour le reste de ses jours. À sa sortie de prison, plusieurs conditions l’empêcheront également de se retrouver en présence de mineurs et d’utiliser Internet à cette fin, et ce, pendant cinq ans.

Interrogées à leur sortie de la salle d’audiences, les victimes envisagent maintenant l’avenir sous un jour meilleur, sans leur père évidemment, même si elles ont été marquées profondément.

«Je suis fâchée qu’il ait volé ma jeunesse et mon adolescence. Ce sont des périodes que j’aurais aimé vivre normalement et avec une sexualité qui elle aussi se serait développée normalement. Moi, j’avais 7 ans quand il m’a enlevé ma virginité au lieu de mon premier chum. Je suis fâchée aussi qu’il ne nous ait pas offert une enfance normale avec une famille normale, qu’il ne se soit pas battu avec notre mère pour qu’il y ait au moins une garde partagée», a mentionné Josiane.

La même colère se manifeste chez Sophie. «Il ne reconnaît pas ses erreurs. Ça ne me rentre pas dans la tête. Lorsqu’il a témoigné, il voulait qu’on lui pardonne mais ça ne se pardonne pas. Il a beau dire qu’il s’excuse mais ça ne paraît pas dans sa face ni dans ses paroles. Il continue de justifier ses actes et de dire qu’il faisait ça pour notre bien mais je m’excuse, mon bien a été bafoué», a-t-elle précisé.

En bout de ligne, elles estiment que le processus judiciaire a été long et difficile mais qu’il a valu la peine. Elles encouragent d’ailleurs fortement toutes les victimes d’abus sexuels à dénoncer leur agresseur.