Tous les regards sont tournés vers l’Aluminerie de Bécancour alors que le millier de travailleurs syndiqués vont se prononcer sur l’offre finale et globale de l’employeur.

Jour J à l’Aluminerie de Bécancour

Bécancour — Le milieu socio-économique et politique de la région retient son souffle alors que le millier de syndiqués de l’Aluminerie de Bécancour vont se prononcer mardi soir et mercredi matin sur l’offre finale et globale de l’employeur. Dans le cas d’un rejet, le syndicat a déjà en poche un mandat de grève tandis que la direction pourrait décréter un lock-out, se disant prête à toute éventualité.

«Je n’aime pas les ultimatums et je comprends le syndicat, mais je pense qu’il faut prendre ça au sérieux. Au-delà de l’impact économique sur la région, tous les travailleurs ne retrouveront pas des emplois comme ça. Je fais appel à leur sens des responsabilités», a lancé comme message le député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel.

Selon lui, la partie patronale «ne fait pas de bluff». «J’ai tendance à les croire sincèrement que c’est une offre finale. Ça ne veut pas dire que si les employés refusent les offres, la shop ferme. Ça peut être un lock-out et c’est quelque chose de très envisageable. Je pense que les propriétaires sont sérieux et je souhaite que les employés le prennent comme ça», a-t-il confié.

Celui-ci ne cache pas son inquiétude par rapport à l’historique des relations de travail à l’A.B.I. «Je ne porte pas de blâme sur ni l’un ni l’autre, mais c’est une réalité. Ça n’appartient pas à un individu, mais à un conglomérat d’entreprises, donc, le sentiment d’appartenance est peut-être moins grand que pour d’autres entreprises. Ce fut l’une des alumineries les plus performantes pendant plusieurs années, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Elle a besoin d’investissements importants et les relations de travail sont un enjeu fondamental», poursuit-il.

Par ailleurs, le représentant caquiste souligne que «ce sont des jobs vraiment bien payés». «Je ne connais pas les offres patronales. J’avais une inquiétude par rapport aux deux types de fonds de pension qu’ils voulaient mettre, mais ce que j’ai compris, c’est qu’ils ont retiré ça. Je ne sais pas s’ils perdent des choses, mais par rapport au marché du travail, ils doivent considérer qu’ils sont des employés privilégiés avec ce qu’ils ont actuellement. On a beau être dans un marché du travail où il n’y a presque pas de chômage, mais des jobs à 40 piastres de l’heure, il n’y en a plus beaucoup dans la région», fait remarquer Donald Martel. «Je suis inquiet, je fais confiance aux travailleurs, je pense qu’ils vont prendre la bonne décision. Ça va au-delà de la solidarité syndicale», renchérit-il.

Inquiet de la situation à l’Aluminerie de Bécancour, le député Donald Martel fait appel au sens des responsabilités des travailleurs syndiqués.

Pour sa part, le directeur général d’Innovation et Développement économique Trois-Rivières, Mario De Tilly, parle «d’un moment crucial, charnière, pour les relations à l’intérieur de cette super belle organisation».

«C’est l’un de nos principaux industriels qui existe sur les deux rives, avec 1100 emplois. Les résultats de ce vote sont déterminants sur l’avenir des deux rives. Ce serait vraiment dommage de mettre en péril cette super belle entreprise alors que tous les indicateurs se mettent à aller bien. On est dans une situation où vraiment on sent que les actions du passé commencent à porter leurs fruits. Ce serait vraiment triste qu’on se retrouve à la case départ. On se croise les doigts que ça se passe le plus favorablement possible, surtout pas au détriment de l’ensemble des deux populations», a laissé entendre celui dont l’organisme couvre Bécancour.

Le 22 novembre dernier, les travailleurs avaient dit non à l’offre déposée tout en disant oui à un mandat de grève à exercer au moment jugé opportun. Deux jours avant, l’employeur avait obtenu une injonction interdisant tout ralentissement des opérations. Cette ordonnance provisoire est d’ailleurs toujours en vigueur jusqu’au 15 janvier 2018.

Depuis la fin du contrat de travail, les parties avaient convenu de faire appel aux services d’un conciliateur, Jean Nolin. Mais peu avant les Fêtes, l’employeur a mis fin aux négociations en présentant une offre finale et globale. Le président de la section locale 9700, Clément Masse, avait déploré cette décision par voie de communiqué.

Si le Syndicat des Métallos a préféré jouer la carte du silence, c’est tout le contraire du côté des propriétaires de l’A.B.I. qui ont accepté de faire le point à l’aube des assemblées générales syndicales.

«Nous avons été de bonne foi durant les négociations. Nous avons mis tout ce que nous pouvions sur la table. Nous ne pourrons pas aller plus loin», expliquait au Nouvelliste le vice-président opérations des Amériques, Division Aluminium d’Alcoa, Agnello Borim.

Et si jamais les syndiqués devaient rejeter l’offre, celui-ci a rappelé que les propriétaires de l’A.B.I., soit Alcoa (75 %) et Rio Tinto (25 %), sont «préparés pour tout scénario possible». 

«Nous souhaitons que le bon sens prévaudra, que cette offre sera acceptée, qu’on pourra aller de l’avant et commencer à penser au futur», avait déclaré le directeur exécutif, opérations-Atlantique, Aluminium, chez Rio Tinto, Gervais Jacques.

Le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, a déjà indiqué qu’un seul objectif doit être partagé par les deux parties: «garder l’usine ouverte pour les 25 prochaines années».

Pour sa part, le professeur en économie de l’UQTR, Frédéric Laurin, avait déjà exprimé son inquiétude sur l’avenir de l’usine de Bécancour. Convaincu de l’importance de la multinationale sur la structure industrielle de la région, le spécialiste invitait récemment le milieu à «toujours penser le plan B» dans l’éventualité d’une fermeture.

Le vote des syndiqués de l’A.B.I. survient au moment même où l’industrie de l’aluminium se développe passablement dans d’autres pays. La Chine accapare 55 % du marché mondial avec ses 180 usines, pour une production annuelle de 31 millions de tonnes métriques. À titre comparatif, les dix alumineries du Canada produisent annuellement 3,2 millions de tonnes métriques tandis qu’avec deux fois moins d’usines, la région du Golfe produit 5,1 millions de tonnes métriques. À l’A.B.I., la production annuelle est de 430 000 tonnes métriques.

L’Aluminerie de Bécancour est l’un des plus importants employeurs de la région avec plus de 1100 employés et des retombées économiques de 500 millions de dollars par année au Québec.