Confiné chez lui, notre chroniqueur Jean-Marc Beaudoin n’en garde pas moins un regard lucide sur les événements qui nous frappent.

Jean-Marc Beaudoin: par les fenêtres de son hôtel particulier

Soixante-douze ans? Je n’en reviens pas. Je comprends que Jean-Marc Beaudoin a quitté la salle de rédaction du Nouvelliste depuis un p’tit bout mais je ne sais pas pourquoi, je pensais que les années ne s’accumulaient pas sur son odomètre à lui. La vie ne fait-elle donc exception pour personne?

L’autre aberration pour moi, c’est d’imaginer Jean-Marc confiné chez lui. Mon cerveau se refuse à le dessiner enfermé dans son hôtel particulier trifluvien en train d’astiquer argenterie et autres antiquités de grande valeur. Ou à s’aiguiser les griffes. Que voulez-vous? comme dirait son ami Jean Chrétien, les injonctions gouvernementales sont les injonctions gouvernementales.

Là où il est fidèle à lui-même, Jean-Marc, c’est dans son attitude. Un vrai gentleman reste imperméable aux emportements ambiants. Même que son isolement, il n’en constate pas les effets tant que ça. «Je vais prendre des marches à tous les jours, je vais à l’épicerie au besoin. Ce qui me confine, c’est que les bars et bien des restos du centre-ville sont fermés!» Il rigole, Jean-Marc; voilà comment il affronte les contraintes de santé publique.

Comme toujours, il a des arguments pour justifier sa sérénité. «C’est une période de l’année où, de toute façon, je suis pas mal confiné. Je ne fais pas de sports d’hiver et on n’en est pas encore à sortir le vélo.»

N’empêche, il n’est pas aveugle. De chez-lui, il le voit le centre-ville plus ou moins déserté. «C’est comme un lundi soir de fin novembre alors que la météo annonce une tempête», propose-t-il. Plus désert que ça, c’est le Gobi du côté de l’Altaï mongol. Genre.

Dans son isolement, ce qu’il perd, Jean-Marc, c’est son réseau social, ses compagnons (l’usage du masculin n’a ici pour but que d’alléger un texte qui, vous l’avouerez, en a vachement besoin) de discussions autour d’un verre de rouge à l’heure de l’apéro. Ceux avec qui il refait, défait puis reconstruit le monde à chaque semaine. On va peut-être tous le regretter parce que s’il y a un moment où on a besoin de cerveaux pour refaire le monde, c’est bien maintenant.

C’est un peu n’importe quoi, le monde présentement; avez-vous remarqué?

Le rhétoricien en profite pour se refaire des munitions. Dans le confort d’un autre temps que lui offre son antre du centre-ville, il fourbit ses armes à coups d’articles des revues qu’il affectionne, de bouquins plus ou moins laissés en plan, de documentaires à la télé et d’émissions d’information. Quand papa Legault va sonner la trompette de la fin de la distanciation sociale, du retour à la vie grégaire et au libre postillonnage, watchez-vous! Jean-Marc va être affamé de franches empoignades verbales.

D’autant qu’il va y avoir du travail sur la ligne. Il va falloir remettre le système économique d’aplomb et c’est bien la seule chose qui semble le perturber un tant soit peu. «Économiquement, cette crise va être une catastrophe», clame-t-il, comme s’il ne se rendait pas compte qu’il me terrorise. Ou alors, il sait mieux que moi que je suis assez grand pour faire face à la dure réalité. C’est possible aussi.

«Ça ne se réglera pas rapidement. Quand les conditions vont permettre le retour à la vie normale, les entreprises qui ont interrompu leurs activités ne repartiront pas immédiatement au rythme d’avant les fermetures. Ça va prendre du temps. Malgré les mesures économiques annoncées par les gouvernements, tous n’auront pas les moyens de dépenser autant qu’ils le faisaient encore il n’y a pas longtemps. La réalité va nous rattraper.»

J’arrête là la citation avant que vous ne paniquiez et alliez vendre vos bijoux au premier arnaqueur venu. Cela dit, si vous y tenez, je suis peut-être acheteur.

Le ton de Jean-Marc n’est pas à la tragédie: il pose seulement son habituelle lucidité sur les choses. Pas le genre à dorer la pilule, le chroniqueur. Il dit ce qu’il pense mais je le répète au cas où vous n’auriez pas été là plus haut dans le texte: il est serein.

Confiné, lucide et serein, ça se peut.

Il me raconte une anecdote. «Quand j’ai commencé au journal (je ne précise pas quand, ça donne le vertige), j’ai eu une chronique qui s’appelait Crépuscule pour laquelle j’allais rencontrer des gens d’un certain âge qui me parlaient de grands événements de leur vie. Ils me parlaient de la Deuxième Guerre mondiale, de la grippe espagnole, de la grande dépression, etc. Je suis trop jeune pour avoir connu ça et je suis passé assez près de ne jamais connaître la crise actuelle mais elle est du même ordre. C’est le genre d’évènements qui marquent un siècle.»

«Avec tous les avancements de la science, les nouvelles technologies, on était au-dessus de nos affaires. On se voyait comme les maîtres de l’univers et on se comportait comme tel. Disons que là, on a une leçon d’humilité; on se fait rappeler nos limites.»

«On mesure l’ampleur de notre impuissance.» Celle-là, je l’ai séparée du paragraphe précédent pour vous la faire savourer. Ça s’appelle le sens de la formule, ça, madame. Je prends des notes, mais qui suis-je pour aspirer à cette élégance verbale?

Mine de rien, on a jasé trois quarts d’heure au téléphone. On a allégé le poids de nos confinements. Vous pourriez peut-être essayer ça vous aussi. Mais pas tous avec Jean-Marc, S.V.P., il a plein de lectures à faire.