Jean Bournival, en compagnie d’une résidente du Centre d’hébergement Saint-Maurice et d’un élève du Shawinigan High School.

Jean Bournival, celui qui rejoint tout le monde

SHAWINIGAN — «Le monsieur est venu reconduire sa femme, il avait l’air dévasté», raconte Josée Deveault, infirmière au Centre d’hébergement Saint-Maurice, à Shawinigan. «Il m’a dit ‘‘ça fait 49 ans que je suis marié et je vais dormir seul pour la première fois ce soir’’. En plus c’était un soir de Saint-Valentin», se remémore-t-elle.

La scène a lieu il y a quelques années. Mme Deveault l’évoque pour illustrer comment en pareille occasion elle se tourne vers son collègue Jean, le technicien en loisirs de l’établissement. «Il n’était pas dans les structures ce couple-là. J’ai dit à Jean: ‘‘Peux-tu faire de quoi?’’», relate-t-elle. «Il m’a dit tout de suite: ‘‘Je t’arrange ça’’. De même!», ajoute-t-elle, en claquant des doigts. Jean a fait une place pour le couple au bout de la table du souper du 14 février qu’il organise à chaque année pour les résidents. L’intégration a été instantanée, explique l’infirmière.

Le «Jean» en question, c’est Jean Bournival. Il prendra sa retraite dans quelques jours.

Il fait partie des murs de l’établissement. Il y est depuis le jour de l’ouverture, en 1997.

L’homme, s’il n’est pas très grand, en impose par sa stature. Droit dans sa démarche, l’œil vif, le verbe facile, il dégage une assurance empreinte de modestie. Il faut un peu presser le pas pour pouvoir le suivre. L’homme est occupé et en mène large.

Faire le lien

Lors de notre visite, des élèves du Shawinigan High Shool étaient de passage. Une activité mensuelle de bénévolat — ce mot reviendra constamment. Au programme: tournoi de quilles. Les jeunes accompagnent les bénéficiaires, dont beaucoup souffrent d’importantes limitations physiques. Jean Bournival fera le pont entre les générations.

Le technicien en loisirs se déplace d’une table à l’autre pour s’assurer que l’activité tourne rondement. Tous lui parlent. Il porte attention à chacun.

Ses échanges avec les résidents — ses patrons, comme il les appelle — sont faits de dignité. Le contact est sincère. Tout est dans le regard.

Ce qui impressionne le plus, c’est que les jeunes, qui reviennent mois après mois, semblent suivre naturellement dans son sillon. Leurs interactions avec les patrons de Jean Bournival sont faites de respect et de chaleur. On se regarde dans les yeux, on se tient la main, on rit.

L’activité s’inscrit dans une démarche plus large, celui du projet estival Sunny Action. Ce dernier reconnaît le travail des jeunes par une attestation de participation, au terme d’un certain nombre d’heures de bénévolat. Les élèves qui le désirent peuvent donc revenir travailler un peu au cours de l’été et ainsi «donner des vacances à mes bénévoles», explique M. Bournival.

«Quand vous appliquerez pour votre première job d’été et que l’employeur verra que, pendant que vos amis se baignaient l’été et qu’il faisait chaud, vous autres vous faisiez du bénévolat, c’est votre nom qu’il va retenir», plaide-t-il à son auditoire de jeunes volontaires.

Si le projet Sunny Action a pu bénéficier d’un octroi de 1,7 million $ en 2018 pour se déployer à l’échelle du Québec c’est à Shawinigan, qu’il a pris naissance en 2007. L’initiative était alors pilotée par Alain Desbiens, Jacques Bisson... et Jean Bournival.

Les élèves, dont la relation teintée d’intimité avec le technicien en loisirs parle d’elle-même, étaient conscients qu’il s’agissait de leur dernière visite sous sa gouverne. On avait préparé un court hommage. L’un d’entre eux lui a lu un petit mot, soulignant «qu’en ce monde, il y a des êtres rares». Si son œil a brillé un instant, Jean Bournival est rapidement revenu à ses préoccupations du moment. Il y a des gens qui l’attendent.

Rejoindre tout le monde

La philosophie de Jean Bournival repose sur une formule simple: «le loisir, c’est le plaisir». «Pour un, ça peut être la musique, pour l’autre, c’est prendre un café», indique-t-il. Son horaire prévoit ainsi des «danses de fauteuils» et des Cafés Tim.

Quand on pointe que sur les 165 résidents que compte le centre il doit bien en avoir qui rechignent à prendre part aux activités, il rétorque que non. Il se fait un point d’honneur de répondre à chacun. «Il faut aller puiser dans leur histoire pour les rejoindre», fait-il valoir. Il travaille conjointement avec l’équipe d’infirmières, au fait de l’historique des résidents, afin de dresser le profil de ceux qui sont au cœur de sa mission.

Il illustre ses propos en évoquant les soirées du hockey à la taverne, qu’il organise. «On place les tables, on diffuse le hockey, on leur sert une bière et... des langues dans le vinaigre» rigole-t-il, en ajoutant que «ça fait partie de leur culture, de ce qui est important pour eux, il faut toujours revenir à ça». Il faut dire qu’il s’y connaît un peu en hockey, puisqu’il est le père de l’ancien capitaine des Cataractes Michaël Bournival.

À cet égard, quand on s’est questionné sur le fait que les femmes ne prenaient pas part à ses soirées du hockey, on a alors décidé de changer l’appellation de taverne pour celle de brasserie, se remémorent Jean Bournival et Josée Deveault, qui expliquent, amusés, que «là, les madames ont pu descendre».

La suite des choses

Quant à savoir ce qu’il va faire au lendemain de son départ, Jean Bournival ne semble pas trop s’en être préoccupé. Après avoir réfléchi un instant, il porte les doigts à sa tempe, fait mine de faire tourner un bouton d’un quart de tour, «je pense que je vais tourner la switch à off», lance-t-il, sourire en coin.

Celui que ses collègues décrivent comme «un homme super organisé», n’a pas dressé de calendrier pour ses loisirs à lui. Il aura sans doute une grande histoire dans laquelle puiser pour planifier ses journées.