Gérard Brousseau a rehaussé son terrain avec 400 voyages de sable, de terre et de pierre, en 1997, afin d’éviter que sa maison soit inondée.

«Je n’ai jamais eu une goutte d’eau dans mon sous-sol»

LOUISEVILLE — La Zone d’intervention spéciale (ZIS) décrétée par le gouvernement Legault pour limiter la construction de bâtiments dans les zones inondées aux printemps 2017 et 2019 n’a pas fini de causer des maux de tête aux citoyens qui possèdent un terrain à l’intérieur de ses limites. Alors que les municipalités avaient jusqu’au 19 août pour acheminer au ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH) les demandes de citoyens voulant être exclus de cette zone, certains y resteront malgré tout, et ce, même s’ils n’ont pas été inondés, ni en 2017, ni en 2019.

C’est d’ailleurs le cas de Gérard Brousseau, qui demeure sur l’avenue du Lac Saint-Pierre Ouest, à Louiseville. Le septuagénaire a construit sa maison en 1997 en prévoyant le coup pour éviter les inondations: il a rehaussé son terrain à l’aide de près de 400 voyages de terre, de sable et de pierre avant d’y bâtir sa demeure. Un projet dans lequel il a investi toutes ses économies.

«Je n’ai jamais eu une goutte d’eau dans mon sous-sol, soutient M. Brousseau. La seule fois où l’eau est montée sur le terrain, c’est en 1998, elle est s’est arrêtée à quatre pieds de la maison. Mais c’était avant que les travaux de remblai soient terminés.»

Maintenant que sa conjointe approche de la retraite, M. Brousseau aimerait bien vendre sa maison et utiliser l’argent de la vente pour voyager, tant qu’il le peut encore. Malheureusement, malgré les précautions qu’il a prises pour éviter d’être inondé, la maison de M. Brousseau est dans la ZIS, et la Ville refuse d’acheminer au MAMH sa demande d’exclusion. Il craint donc que sa demeure et son terrain perdent beaucoup de valeur, jusqu’à 100 000 $. La raison: même si sa maison n’est pas inondée, elle se retrouve isolée lorsque l’eau monte au-dessus de la route qui passe devant sa maison. Il devient alors plus difficile pour les secours d’y accéder, en cas d’urgence, argue la municipalité. Un argument que reprend le député caquiste de Maskinongé, Simon Allaire.

«À partir du moment où les routes d’accès sont inondées, ça devient une question de sécurité publique, soutient-il. D’ailleurs, ce monsieur était déjà dans la zone 0-20 ans.»

M. Brousseau considère toutefois que cet argument ne tient pas la route. «S’il y a un feu chez moi ou que je suis malade, ils vont trouver une manière de venir me chercher, voyons donc! Je suis allé me promener en bateau cette fin de semaine, près des îles de Sorel. Les gens ont des chalets là-bas et il n’y a pas de chemin pour se rendre. S’il leur arrive quelque chose, ils vont aller les secourir quand même», soutient-il.

Le citoyen de 76 ans se demande également pourquoi la Municipalité ne rehausse pas simplement la route qui, selon lui, est principalement inondée à un seul endroit. «Il y aurait juste à remonter le chemin un peu, sur 100 pieds de long, estime-t-il. Devant chez moi, cette année, il y a eu seulement six pouces d’eau.» M. Brousseau indique s’être fait répondre, lorsqu’il a posé la question, que le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) s’y opposait. «Mais je ne comprends pas pourquoi», ajoute-t-il.

Pas de cas par cas

En plus de l’argument de la sécurité publique, le maire de Louiseville, Yvon Deshaies, ajoute qu’il ne veut pas que la Ville commence à gérer au cas par cas les propriétés en zone inondée. «S’il y en a juste deux qui n’ont pas eu d’eau sur toute une rue, on ne commencera pas à gérer ça», indique-t-il. Par ailleurs, le premier magistrat indique que les directives du gouvernement l’empêchent d’intervenir, notamment pour rehausser l’avenue du lac Saint-Pierre Ouest.

«On ne peut pas rehausser. Parce que l’eau arrive par derrière le chemin, il faut qu’elle puisse s’écouler, c’est ce que dit le ministère de l’Environnement. Et puis en plus, le gouvernement dit que dans la zone inondable 0-2 ans, on ne touche à rien», explique M. Deshaies.

Une procédure existe pour tenter d’en appeler de la décision de Québec, mais selon M. Deshaies, elle serait coûteuse en temps et en argent. «On ne se lancera pas là-dedans, tranche-t-il.»

Perte de valeur ou non?

Sur la question de la perte de valeur de la demeure de M. Brousseau, le député Simon Allaire se montre plutôt optimiste. Il évoque le cas de Saint-Jean-sur-le-Richelieu, où la valeur des maisons dans la ZIS n’a, selon lui, pas changé depuis le décret adopté ce printemps.

«Je demeure convaincu que ça n’aura pas d’impact sur la valeur des maisons, affirme-t-il. Peut-être est-ce parce que la ZIS est en vigueur, ça a des impacts parce que ça amène de l’incertitude.»

M. Allaire exclut par ailleurs que le gouvernement puisse aider M. Brousseau de manière particulière. Rappelons que seuls les propriétaires de bâtiments sévèrement endommagés par les inondations peuvent obtenir une indemnisation du gouvernement équivalente à la valeur de leur propriété, jusqu’à 200 000 $. Cette offre ne s’étend pas aux propriétaires d’édifices qui n’ont pas été inondés, mais se trouvent dans la ZIS.

Le député rappelle également que la ZIS est une mesure temporaire, en attendant que de nouvelles normes pour encadrer la construction en zones inondables soient adoptées.

Le maire de Louiseville, lui, se montre moins optimiste. S’il concède que l’évaluation municipale ne sera pas affectée par la ZIS, pas plus que par des sinistres comme une inondation, il doute que les propriétaires de résidences se trouvant dans cette zone arrivent à vendre facilement, et à plein prix.

«Si demain matin, je veux acheter au bord du lac Saint-Pierre, c’est sûr que je ne paierai pas le plein prix. Après, il y a des gens qui sont fous des rivières et qui sont peut-être prêts à payer, peu importe combien», avance-t-il.

Bien qu’a priori, M. Brousseau ne devrait pas recevoir d’aide du gouvernement pour se sortir de sa situation, Yvon Deshaies promet de l’aider à plaider sa cause devant le MAMH. «Je suis prêt à l’aider, à signer un papier. Mais la Ville ne payera rien», prévient-il.

Plus de 1800 demandes d’exclusion dans la région

Plus de 1800 demandes d’exclusion de la zone d’intervention spéciale (ZIS) ont été formulées au ministère des Affaires municipales et de l’Habitation, dans la région.
Les villes et municipalités de la région avaient jusqu’à lundi pour transmettre la liste des citoyens désirant être exclus de cette zone, dans laquelle il sera impossible de construire et plus difficile de faire des travaux de rénovation.
À Trois-Rivières, on indique que 975 demandes ont été acheminées à Québec, sur 1500 résidences concernées par la ZIS. À Maskinongé et Yamachiche, ce sont respectivement 190 et 55 demandes qui ont été traitées.
Du côté de Louiseville, 75 demandes d’exclusion ont été traitées. La Ville a toutefois refusé de traiter certaines demandes, celles dans la zone inondée en 2017 et 2019, principalement. Lundi, le maire de Louiseville, Yvon Deshaies, n’était cependant pas en mesure de dire combien de citoyens ont été rebutés.
Du côté sud du fleuve, la Ville de Nicolet a transmis au MAMH 308 demandes. Une quinzaine de requêtes de citoyens n’ont pas été retenues. À Bécancour, 207 demandes ont été traitées et envoyées à Québec.
De passage pour rencontrer les maires de la région concernés par la ZIS, jeudi dernier, la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, a indiqué qu’un arrêté ministériel serait signé dans la semaine du 26 août pour déterminer les zones inondables, une fois que seront compilées les informations reçues des villes et municipalités du Québec.