Le professeur Laurent Lantieri, spécialiste des greffes de visages.

Un homme greffé du visage... pour la deuxième fois

PARIS — Il est resté un mois et demi sans visage : un homme qui avait reçu une greffe totale de la face il y a plusieurs années a dû en subir une deuxième à cause d’un rejet, cas inédit qui illustre le suivi délicat de ces opérations spectaculaires.

Initiée en 2005, cette technique aux lourdes implications éthiques comporte des risques importants de complications. Ils sont dus au phénomène de rejet et aux traitements destinés à l’éviter, qui doivent être pris à vie et abaissent les défenses de l’organisme.

Cette opération complexe a été réalisée à l’hôpital européen Georges Pompidou, à Paris, par une équipe dirigée par le professeur Laurent Lantieri, spécialiste de ces interventions.

Le 30 novembre, «la gravité du rejet» avait nécessité qu’on lui retire complètement le premier visage greffé, selon un communiqué de l’Agence de la biomédecine et de l’Assistance publique — Hôpitaux de Paris (AP-HP). Depuis, il était hospitalisé en réanimation.

Contraintes sévères

Pour la première fois au monde, cette opération «démontre dans le domaine des greffes vascularisées composites [face et main] qu’en cas de rejet chronique, une retransplantation est possible», soulignent l’Agence de la biomédecine et l’AP-HP.

Mais cette greffe est soumise à des contraintes immunologiques sévères et seul le suivi à plusieurs semaines confirmera la viabilité du greffon.

La première greffe du visage au monde, partielle, remonte à 2005 et a été réalisée par l’équipe du professeur français Bernard Devauchelle. Elle avait bénéficié à une femme de 38 ans, Isabelle Dinoire, défigurée par son chien. Cette dernière est décédée en avril 2016 d’une tumeur maligne.

Les deux premières greffes totales du visage datent de 2010, réalisées par une équipe espagnole et le professeur Lantieri.

Depuis 2005, moins de 40 greffes du visage ont été réalisées dans le monde.

«La possibilité de rejet, qui existe pour toutes les greffes, est à priori plus importante» pour celles du visage et des mains, explique à l’AFP le professeur Olivier Bastien, de l’Agence de la biomédecine.

Ce type de greffes concerne en effet «les structures profondes de la peau, qui attirent beaucoup les lymphocytes». Ces globules blancs s’attaquent aux tissus greffés, considérés comme un corps étranger.

Lorsqu’ils ne sont plus contrôlables par les traitements, les phénomènes de rejet chronique peuvent entraîner la destruction de l’organe greffé.

Repousse des nerfs

En outre, les traitements anti-rejet ont des effets secondaires: diabète, insuffisance rénale, hypertension artérielle, ostéoporose...

Et comme les greffés du coeur ou du rein, les patients transplantés de la face, fragilisés par les traitements anti-rejet, sont plus vulnérables aux risques d’infections et de cancers.

Ce type de greffes reste rare car il concerne des cas exceptionnels pour qui la chirurgie réparatrice classique ne suffit pas, souligne le professeur Bastien.
«Ce n’est pas une greffe uniquement esthétique», ajoute-t-il. «Elle a vocation à restaurer la mastication, la salivation, et nécessite le repousse des nerfs qui permettent de commander ces actions. Toute la partie rééducation est très longue.»

En dévoilant ce cas sans toutefois donner l’identité du patient, l’Agence de la biomédecine et l’AP-HP ont partiellement confirmé des informations de l’hebdomadaire Ebdo paru vendredi.

«L’Agence de la biomédecine et l’AP-HP déplorent que le principe de l’anonymat n’ait pas été respecté. L’application stricte de ce principe est indispensable au respect du donneur et de sa famille dont le deuil doit être protégé», écrivent-elles.

Les deux institutions ajoutent qu’elles n’avaient pas l’intention de rendre cette greffe publique «avant un délai de plusieurs jours, permettant d’avoir davantage d’éléments sur les suites à plus long terme de l’intervention et sur l’état de santé du patient.»